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Moyen Orient et Monde

Washington et Ankara n’arrivent pas à régler leur crise

Diplomatie

Les deux partenaires au sein de l’OTAN sont plus que jamais à couteaux tirés après que les États-Unis ont imposé des sanctions à la Turquie.

04/08/2018

Jusqu’où peut aller la crise entre Washington et Ankara ? Un sommet organisé hier à Singapour a réuni, à l’abri des caméras, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo et le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, pour discuter d’une résolution de la crise importante qui touche les deux pays. Celle-ci tourne principalement autour de la situation du pasteur évangéliste Andrew Brunsoni. Il est accusé de « terrorisme » et d’« espionnage » au profit du prédicateur Fethullah Gülen, bête noire d’Ankara qui réclame son extradition des États-Unis, et du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Il a été placé en résidence surveillée et risque 35 ans d’emprisonnement.
Au cours de ce sommet, qui n’a pas vraiment eu de résultats concrets entre les deux alliés de l’OTAN, les deux chefs diplomatiques américain et turc ont affiché leurs revendications tout en saluant une conversation « constructive ». MM. Pompeo et Cavusoglu « ont parlé d’un certain nombre de sujets et ont eu une conversation constructive. Ils sont convenus de poursuivre leurs efforts pour résoudre les problèmes entre les deux pays », a déclaré Heather Nauert, porte-parole du département d’État américain. « Avec M. Pompeo, nous avons discuté de la manière de résoudre nos problèmes, de la manière de prendre des mesures ensemble », a indiqué de son côté Mevlüt Cavusoglu, saluant une « rencontre constructive au plus haut point ».


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Les tensions qui animent les relations entre les États-Unis et la Turquie remontent à plusieurs mois et trouvent notamment leurs origines dans le conflit syrien. Washington y soutient les forces kurdes dans le cadre de la coalition internationale contre les jihadistes du groupe État islamique dans l’est du pays. Mais la Turquie et ses supplétifs de l’Armée syrienne libre (ASL) cherchent à débarrasser la frontière turco-syrienne des forces kurdes et les ont déjà délogées de plusieurs localités. La relation entre les deux pays a failli devenir explosive lors de l’arrivée des troupes turques dans la cité de Manbij, où les troupes américaines sont cantonnées. Mais l’annonce du départ forcé des conseillers militaires kurdes vers l’est de la Syrie, sur ordre américain, a calmé le jeu et a quelque peu réchauffé les relations entre Ankara et Washington. Cela s’est vu lors du dernier sommet de l’OTAN à la mi-juillet 2018 à Bruxelles.
Mais le placement en résidence surveillée du pasteur Brunson, la semaine dernière, après une détention d’un an et demi, a changé la donne. Washington avait récemment prévenu que la Turquie s’exposerait à des sanctions si elle ne procédait pas à la libération « immédiate » de l’homme de foi. Une menace mise a exécution cette semaine, à travers des sanctions contre les ministres turcs de la Justice et de l’Intérieur, Abdulhamit Gül et Süleyman Soylu, pour leur rôle dans cette affaire. Mais si Ankara et Washington ont semblé vouloir faire preuve de bonne foi en souhaitant tous deux que cette crise se résolve rapidement, elle semble plus que jamais à son paroxysme.


(Lire aussi : Une alliance difficile : cinq points de discorde entre Ankara et Washington)

Une crise « momentanée »
L’imposition de sanctions à l’égard de ministres turcs n’a toutefois pas effrayé Ankara qui a, dans la foulée, promis des représailles. « Nous disons depuis le début que le langage menaçant et les sanctions n’auront aucun résultat. Nous l’avons répété aujourd’hui », a dit M. Cavusoglu à la presse à Singapour, plaidant pour « la diplomatie et le dialogue, une compréhension mutuelle et des accords ». « Même les couples mariés depuis 40 ans peuvent avoir des désaccords », a quant à lui indiqué sur la chaîne turque NTV Berat Albayrak le ministre turc des Finances et gendre du président Recep Tayyip Erdogan. « Ils se disputent, puis se réconcilient », a-t-il ajouté. « Cette crise ne peut pas continuer, ni sur le moyen ni le long terme, tout simplement parce que les États-Unis et la Turquie sont interdépendants. (…) La Turquie ne peut pas tourner le dos aux États-Unis. Elle est engagée avec eux dans une alliance stratégique au sein de l’OTAN mais elle a aussi besoin des États-Unis qui l’assistent en Syrie. De la même façon, les États-Unis ont besoin de la Turquie pour avoir une influence sur le terrain syrien », estime Jana Jabbour, professeure à Sciences Po Paris et auteure de La Turquie, invention d’une diplomatie émergente (Paris, CNRS éditions, 2007). « Les deux partenaires savent qu’ils ont besoin l’un de l’autre, mais cela n’exclut pas certaines tensions de temps en temps. Celles-ci vont surtout s’exercer au niveau de la rhétorique avec aussi quelques sanctions économiques et commerciales, mais tout cela ne peut en aucun cas mettre fin à la relation turco-américaine », poursuit-elle.
Reste à savoir comment se caractériseront les représailles promises par Ankara. La Turquie n’a pour l’instant pas réagi aux sanctions américaines et n’a pas expliqué en quoi consisterait sa riposte. Certains observateurs de la région pensent que la Turquie dispose de peu de moyens pour effectuer de grosses représailles vis-à-vis des sanctions américaines. « La Turquie ne peut pas réellement prendre de mesures contre cela », poursuit Jana Jabbour. « Ce qu’on peut éventuellement attendre aujourd’hui, c’est un rapprochement entre la Turquie et la Russie pour justement mettre la pression sur les Américains et leur montrer que la Turquie a d’autres alternatives que son alliance avec les États-Unis. Il s’agit donc d’exercer un chantage sur les États-Unis », conclut-elle.


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