L'impression de Fifi ABOU DIB

Carnets d’adresses

IMPRESSION
12/07/2018

Peu après la disparition de son père, j’étais venue tenter de consoler l’inconsolable. Nous avions longuement évoqué le défunt, ses touchantes manies, sa gentillesse, ses maladresses, ses habitudes, les innombrables poèmes et maximes dont il avait réussi à meubler sa mémoire, sa voiture à ailerons à laquelle il était si attaché et qui était encore vaillante, des souvenirs. À un moment donné, elle m’avait entraînée dans la pièce où l’homme avait passé le plus clair de son temps à lire, bricoler, mais surtout téléphoner avec ce monumental objet en bakélite qui trônait sur sa table, et dont la sonnerie à réveiller les morts n’avait hélas plus d’effet sur lui. Elle avait retiré du tiroir une collection de carnets d’adresses attachés par un gros élastique sous lequel le père avait glissé un message à l’intention de sa fille : « Voilà ton plus bel héritage, fais-en bon usage. » Quel usage – c’était bien le mot – pouvait-on faire de ces noms griffonnés d’une écriture serrée pour ne pas déborder la case, tantôt inscrits à la hâte et tantôt calligraphiés avec soin, visiblement recopiés. Nom de famille, prénom, « Dom. Bur. ». Dans les carnets les plus anciens, c’étaient surtout les noms de famille qui s’alignaient scrupuleusement par ordre alphabétique. Dans les plus récents les fonctions, médecin, avocat, notaire, concierge, plombier, électricien, dish, ou encore les liens de parenté, cousin, nièce, précédaient les noms.

Les pages étaient hérissées de petites croix marquées devant chaque abonné qui avait quitté ce monde. Deux, trois, parfois même quatre numéros de téléphone et adresses, modifiés au gré des déménagements et migrations des uns et des autres, se superposaient dans un dédale de couleurs différentes. « Hamra, Broummana, Achrafieh, Montréal », la guerre était passée par là et l’histoire d’une vie, voire d’un pays, se résumait à des indicateurs et des nombres. Ici ou là, un cercle sépia formé par une tasse de café qui avait dû servir à tenir la page ; une brûlure de cigarette, témoin d’une longue conversation ou d’une tout aussi longue attente de la connexion (on disait « ligne » ) qui ne venait pas ; une tache partie en aquarelle où s’effaçaient les mots et les signes. « Que vas-tu en faire ? » Elle avait levé vers moi des yeux étonnés : « Mais j’ai commencé ! » Elle avait déjà entrepris d’appeler un à un les noms inscrits sur les carnets d’adresses. Peu de numéros correspondaient aux correspondants cités. Peu répondaient encore. Les autres s’étaient dispersés entre les cimetières et le vaste monde. Mais qu’importe, ces gens existaient ou avaient existé. Ils avaient en commun un lien plus ou moins fort avec le père, maîtresses éphémères, amis, compagnons de voyage, relations de jeux de cartes, de travail, relations de confiance. Dans ces cahiers chéris, banals articles de papeterie sublimés par le temps consacré à les remplir, se déployait ce réseau d’humanité qui augmente un individu bien au-delà de sa simple personne. Mon amie retrouvait un peu de son père en chaque nom, un peu de sa voix dans la mémoire de ceux qui restent. Mon répertoire à moi est dans mon téléphone. Et de téléphones, il m’en meurt parfois deux par an.

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Irene Said

Emouvant car tellement vrai...
comme le "cercle sépia formé par une tasse de café qui avait dû servir à tenir la page..."

Merci de tout coeur et à la prochaine,
Madame Fifi Abou Dib
Irène SaïD

Nadine Naccache

Et oui!... objet obsolète enfoui dans le fond d’un tiroir. Souvent on se demande quoi en faire, le jeter ou le garder

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