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Trois questions à...

Sami Nader : Le Hezbollah utilise le dossier des déplacés pour se renflouer

L’économiste expose ce qu’il estime être les motifs du parti chiite auprès du régime syrien, dans une intervention directe et médiatisée, pour « aider » au retour des déplacés, à l’heure où la présence iranienne en Syrie risque d’être circonscrite à la faveur d’une réorientation de la politique américaine, même si celle-ci reste à tester.

Sami Nader.

Comment interpréter l’engagement solennel et inédit du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah d’aider à un retour « digne et sûr » des déplacés du fait de « ses relations solides avec le régime syrien », sachant qu’il n’avait jamais mis en avant son rôle dans les opérations de retour de déplacés, la plus récente étant le retour de Ersal vers le Qalamoun ?

Cet engagement solennel, parce qu’il est fait dans les médias, est à lire comme une opération marketing du Hezbollah. Une médiation est d’autant plus efficace qu’elle est discrète. Le fait que le leader chiite l’annonce sur les tribunes sert plutôt à polir l’image de son parti. Le Hezbollah a en effet pris conscience de la lourde facture de son intervention militaire en Syrie, où il risque d’être isolé par les décideurs du sort de ce pays, à savoir la Russie et les États-Unis. Il est mis au ban de la communauté internationale et en passe de faire l’objet de nouvelles sanctions américaines. Il a donc besoin de se renflouer, et c’est vers l’intérieur du Liban qu’il se tourne à cette fin. Il a ainsi choisi le dossier des réfugiés pour se poser en champion d’une cause acclamée par les Libanais, qui ne sera pas sans lui valoir une forme de solidarité : toute attaque à caractère militaire contre lui en Syrie ou tout durcissement des sanctions américaines contre lui sera interprétée comme un moyen pour l’Occident d’imposer la naturalisation des déplacés.

La médiation du Hezbollah ne sera pas, en outre, sans imposer progressivement aux organes onusiens de dialoguer avec lui. Et c’est là le second enjeu du discours de Hassan Nasrallah. Le mécanisme du retour instauré en coordination avec le régime syrien, sans passer par le gouvernement libanais, est une structure parallèle à l’État. En en faisant l’annonce officielle, le Hezbollah l’a désormais imposée, je dirais même institutionnalisée, comme substitut à l’État.
À ce stade, le Hezbollah, au même titre que le régime syrien, bloque le retour. Mais le premier pourrait à moyen terme avoir intérêt au retour des déplacés dont la présence est en train de créer un déséquilibre démographique au Liban qui le désavantage. Un conflit d’intérêts pourrait apparaître entre le Hezbollah et Damas, mais il est encore tôt d’en prévoir les circonstances.
Du reste, le discours de Hassan Nasrallah n’a pas été sans trahir le positionnement de deux de ses partenaires. D’abord, le régime de Damas, dont il a révélé indirectement le refus d’accueillir les déplacés, sinon pourquoi préconiser un dialogue avec Damas dans le but d’assurer ce retour ? Ensuite, le ministre Gebran Bassil, dont il a révélé l’étroite complicité avec le Hezbollah. Le retour de réfugiés de Ersal vers le Qalamoun a été surmédiatisé par Gebran Bassil, qui avait pris à sa charge de diaboliser le HCR comme entravant ce retour. Hassan Nasrallah a pris le relais, soi-disant pour calmer le jeu, non sans révéler une répartition stratégique des rôles entre lui et le Courant patriotique libre.


(Reportage : Rentrer en Syrie ou rester au Liban ? Des réfugiés syriens s’expriment)


Quel mécanisme de retour préconisez-vous ?

Le dialogue mené unilatéralement exclusivement avec le régime syrien lui accorde un droit de veto sur le retour dont les effets peuvent difficilement être inversés tant que le régime est maintenu. Que faire des déplacés que le régime a refusé d’accueillir ? Or, Hassan Nasrallah a accordé officiellement ce droit de veto au régime syrien, tout en reconnaissant d’ailleurs, comme déjà signalé, que c’est ce même régime qui fait obstacle au retour. C’est pourquoi il est important d’envisager un dialogue multilatéral, encadré par les puissances internationales et l’ONU, de façon à ce que les parties influentes fassent pression sur le régime syrien. Il faut aller vers les « decision makers », c’est-à-dire ceux qui construisent aujourd’hui en Syrie le nouveau Sykes-Picot (division du territoire à caractère communautaire), parmi lesquels la Russie. S’il y a un effort diplomatique à faire, c’est dans cette direction. C’est pourquoi je trouve louable que le Premier ministre désigné Saad Hariri ait centré son entretien avec Vladimir Poutine sur le dossier des déplacés. Le problème est que M. Hariri ne poursuit pas sur sa lancée, cédant la place, délibérément ou pas, au Hezbollah pour gérer le dossier.


(Lire aussi : Pour des réfugiés syriens au Liban, le service militaire freine le rêve du retour)


Pourquoi la Russie serait-elle mieux placée que le régime syrien pour assurer le retour des déplacés ?

Il est établi que Damas ne veut pas le retour des déplacés et s’emploie à modifier la démographie du pays depuis plusieurs années déjà – les changements de cadastres à Homs en attestent notamment. La loi 10 sur l’expropriation récemment promulguée par Damas ne comporte aucune incitation au retour, plutôt une confirmation de la volonté du régime de purger les terrains jadis occupés par les sunnites. Les autorités syriennes sont d’ailleurs en train de saisir de facto les terrains d’opposants emprisonnés ou ayant fui et de « les offrir » aux loyalistes : c’est un nettoyage ethnique sous les auspices de la réconciliation, révélé dans un article récent de The Economist (« Bulldozing Over the Revolution-Syrian Regime Is Stealing Land From Its Opponents »). À mon avis, il est impossible désormais de voir des sunnites rentrer à Homs ou à Ghouta. C’est une politique délibérée pour assurer les conditions d’une Syrie utile. Or, la Russie a elle aussi intérêt à établir cette Syrie utile, mais tant qu’elle aura neutralisé toute présence iranienne et, par ricochet, chiite (par opposition aux alaouites et aux chrétiens) sur ce territoire. C’est cela l’enjeu commun aux Israéliens et aux Russes. Ce sont eux qui sont en position de décider de la zone syrienne à même d’accueillir les sunnites – Idleb n’étant naturellement pas en mesure de concentrer cette population. Ce sont les Russes et non les Iraniens qui ont la latitude de décider dans quelles régions (le Sud n’est pas à exclure) la communauté sunnite pourrait être relocalisée en Syrie.


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commentaires (2)

IL UTILISE TOUT CE QU,IL PEUT POUR SE MAINTENIR ET MAINTENIR SA MAINMISE SUR LE PAYS !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

08 h 08, le 03 juillet 2018

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Commentaires (2)

  • IL UTILISE TOUT CE QU,IL PEUT POUR SE MAINTENIR ET MAINTENIR SA MAINMISE SUR LE PAYS !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 08, le 03 juillet 2018

  • bonne analyse, merci

    George Khoury

    07 h 59, le 03 juillet 2018