L’édito de Ziyad MAKHOUL

Les larmes amères de Samir Geagea

L’édito
02/07/2018

Véritable 11-Septembre libanais, mais aussi, dans une moindre mesure, régional, l’assassinat de Rafic Hariri a été ce Ground Zero sur lequel beaucoup a été (re)défini, (re)construit et ressuscité. Peu de choses, en réalité, par rapport à ce qui aurait pu et dû être réalisé, investi, récolté… Mais le remords, le regret et ce sinistre could have been sont désormais au cœur de l’ADN libanais. Restent quelques lots de consolation : le retrait physique de l’occupant syrien, le Tribunal spécial pour le Liban, aussi virtuel que cela soit pour l’instant, et une double réhabilitation : le retour d’exil de Michel Aoun et la libération de prison de Samir Geagea.
Drôle de parcours, depuis, que celui du chef des Forces libanaises. Haï par les uns, adulé par les autres, à tort ou à raison : la question n’est pas là, il continue de ne laisser personne indifférent. Depuis 2005, Samir Geagea travaille sur son anamorphose, sur sa mutation de milicien aux mains noyées dans le sang en maçon de (et pour) l’État. Étape après étape, à coups d’actes et de prises de position, il n’a cessé de tenter de rebâtir la primauté et le prestige de l’État (de droit), la souveraineté, l’indépendance, et a même été, en juin 2009, juste après les législatives remportées à l’époque par le 14 Mars, jusqu’à appeler l’ensemble des forces chrétiennes, du CPL aux Kataëb en passant par le Tachnag et les Marada, à travailler main dans la main pour renforcer la communauté. Plus encore : quelques mois auparavant, en septembre 2008, dans un geste rarissime en Orient en général et au Liban en particulier, Samir Geagea demandait publiquement pardon aux Libanais pour les atrocités commises par les FL pendant la guerre civile. C’était ce fameux 21 septembre, à Jounieh qui plus est…
L’homme n’est naturellement pas devenu un (arch)ange, loin de là, et treize ans après sa libération, personne ne peut dire que le comte de Monte-Cristo s’est totalement effacé au profit d’un Nelson Mandela méditerranéen – toutes proportions gardées. Mais les faits sont là. Indiscutables. Jusqu’au triomphe, même si tout est encore une fois relatif, aux dernières législatives de mai dernier, qui voient les FL doubler leur effectif parlementaire ; sans compter le satisfecit général, à commencer par celui du Hezbollah, décerné aux ministres nommés par M. Geagea pour leur sérieux dans les différents gouvernements. Tout y est, sauf une seule, unique, mais terrible, erreur stratégique, qui a mené au 31 octobre 2016. Et à l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République.
Sans Samir Geagea et l’accord de Meerab, le fondateur du CPL n’aurait probablement pas emménagé au palais de Baabda. Les raisons et les paris (aussi douteux, cela dit, que l’hypercompatibilité affichée et revendiquée depuis près d’un an par M. Geagea avec Mohammad ben Salmane) qui ont poussé le patron des FL à adouber son rival de toujours n’importent plus. Peu importe s’il était persuadé de coincer le Hezbollah, s’il misait sur une location en viager ou s’il espérait tirer des dividendes importants, dans maximum six ans, de cette prise de hauteur, de ce sacrifice shakespearien. Parce que le résultat est sans appel. Un : le bilan des dix-huit mois du mandat Aoun est catastrophique sur plus d’un plan : économie, diplomatie, libertés publiques, acceptation de l’autre, image du Liban dans le monde, etc. Deux : la première victime expiatoire de la bassilisation de la vie politique libanaise n’est autre que… Samir Geagea.
On peut naturellement lier l’impasse mortifère dans laquelle est enferrée la formation du premier gouvernement postlégislatives aux facteurs régionaux, entre bataille de Hodeida au Yémen, grogne sociale en Iran ou fréquence des crises d’urticaire de Bachar el-Assad. On peut aussi imputer ce retard, criminel pour le Liban, à la représentation sunnite non haririenne, ou druze non joumblattiste, ou même aux caprices de Hassan Nasrallah. Sauf que l’essentiel du blocage tient dans l’obstination de la famille Aoun à garder le quasi-monopole de la représentation chrétienne. Dans sa volonté de dynamiter l’acquis engrangé par les FL à l’issue du dernier scrutin – des législatives, faut-il le rappeler, qui ont vu le CPL de Gebran Bassil s’allier à tout le monde, à commencer par des prosyriens notoires, au Metn, à Beyrouth II, dans la Békaa-Ouest, à Baabda, au Akkar, au Chouf et à Aley ; avec littéralement tout le monde, sauf les FL (et les Kataëb).
Il ne reste à Samir Geagea que ses yeux pour pleurer ? Peut-être pas. Mais il n’en est pas loin – qu’il se rende prochainement à Baabda ou pas. Parce qu’il vient de comprendre (et d’accepter?) que l’accord de Meerab ne représente absolument rien aux yeux des aounistes. Que seul compte pour eux l’accord de Mar Mikhaël, signé en février 2006 avec le Hezbollah de Hassan Nasrallah. Le chef des FL va-t-il se replonger dans ses paris hasardeux, miser sur l’une des filles du chef de l’État, Mireille Aoun Hachem, sans laquelle, dit-on, ce dernier ne prend aucune décision, et espérer qu’elle remporte son combat contre le gendre adoré, le fils que le président de la République n’a jamais eu, Gebran Bassil ?
Personne ne le (lui) souhaite : M. Geagea a prouvé qu’il n’était pas fait pour les PMU et autres jeux de hasard. Ni pour la tactique. En revanche, on sait que malgré le faux pas, il peut, souvent, être un bon stratège. Comme un certain Hassan Nasrallah…

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Lebinlon

Samir Geagea tente d'incarner une nouvelle forme de Chehabisme, je pense. en gros, primauté de l'Etat et de ses institutions mais pour cela, il faut des serviteurs de l'Etat irréprochables pour faire tourner les rouages optimalement. Les Libanais ont une très grande nostalgie d'un État "propre et puissant" et à long terme c'est une stratégie qui peut rapporter très gros. Je vois mal comment des Gebran Bassil qui ne sont jamais autant a leur aise qu'en dehors des institutions (et parfois des lois) peuvent durablement arrêter le processus.
Entre la culture d'un Etat de droit et la culture de l"abaday" le choix est largement fait.

EL KHALIL ABDALLAH

Samir Geagea est un homme de principes. IL a fait dix ans de prison quand il pouvait faire un deal .Autres politiciens ne l'auraient pas fait.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

MA TEBKE YIA JOUJOU... KAFF YIALLI MANOU HABIB MANNOU ZBIB !

Hitti arlette

Le panégyrique de M. Geagea est très bien agencé . Rien a dire ...cependant jignore pourquoi il m'est venu à l'esprit ces bons vieux libanais qui disaient souvent qui n'y a pas de faux adages . En l'occurrence , celui que j'affectionne particulièrement , "chassez le naturel il revient au galop".

gaby sioufi

mr Geagea serait un excellent stratege ?
hmm ! je pense faut d'abord s'entendre sur le sens du mot strategie.
faut il pour cela attendre 2022 l'annee des elctions presidentielles prochaines ?

Le Faucon Pèlerin

A dire la vérité, le CPL a obtenu 19 députés plus 10 apparentés versatiles qui pourraient s'en séparer à la première occasion. Les FL ont obtenu 15 députés plus un apparenté. Je ne vois pas pourquoi Gébran Bassil fait tant de bruits comme les os dans une marmite ? Si c'est à cause de l'accès de son beau-père à Baabda, sans la volonté du Hezbollah qui avait bloqué le Parlement durant 29 moi pour l'installer à la tête de l'Etat ? Il n'y a pas de quoi pavoiser lorsqu'on est l'otage d'une formation pro-iranienne? L'Etat de Michel Sleiman n'est que l'ombre de lui-même. Tant de gâchis !

Soeur Yvette

Seuls les forces libanaises et les Kataebs travillent pour le Liban...une realite ...



Marie-Jo Abou Jaoude

Tres Bonne analyse

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE HAKIM ET SES FORCES LIBANAISES... AVEC LES KATAEBS ... SEULS VRAIS LIBANAIS QUI TRAVAILLENT POUR UN ETAT INDEPENDANT ET LIBRE DES PRESSIONS DU DEHORS !

Bery tus

Mais la stratégie la voilà enlever le rêve du parfait état comme tant chanter par le CPL ... on se rappelle tous des fameux discours que sous leur présidence un Liban puissant émergera .. bon jusqu’a la on a vue que la M ... surgir

D’un autre coter il a pu au moins réunifié quelque CPL iste et FL iste sous la reconciliation inter chrétienne

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