Ces initiatives qui changent le monde

Dans la banlieue de Moscou, un cryptofermier fait sa petite révolution

Mikhaïl Shlyapnikov et la première version des Kolions avant leur bannissement par la Cour Suprême russe. Photo Mikhaïl Shlyapnikov

Russie
16/06/2018

Une ferme familiale de Kolionovo, un village rural situé dans la banlieue de Moscou, est devenue un modèle de l’économie circulaire grâce au lancement du premier ICO (Initial Coin Offering, une méthode de levée de fonds basée sur des cryptomonnaies) agricole sur le marché russe. Mikahail Shlyapnikov, un fermier de 54 ans qui se définit comme un « vieil anarchiste », est à l’initiative du projet. Aujourd’hui, il ne compte plus sur l’aide de l’État pour vivre.

Cette année, le gouvernement russe prévoit d’allouer 5,2 milliards de roubles (84 millions de dollars) de prêts à des conditions avantageuses en faveur de projets agro-industriels. En 2017, les agriculteurs ont reçu 6,5 milliards de roubles grâce à 8 000 prêts bonifiés. Mais 80 % de ces prêts vont à des fermes de taille importante ou à de grands groupes qui ne représentent que 2 % des agriculteurs, laissant la plupart des villageois ruraux sans autre choix que de subvenir à leurs propres besoins. « Soit vous attendez des faveurs de l’État, soit vous vous créez de bonnes conditions de vie par vous-même », explique Mikahail Shlyapnikov.

Ancien homme d’affaires et banquier dans les années 1990, l’agriculteur s’est installé dans le village après avoir appris qu’il était atteint d’un cancer inopérable, en 2007. Il possède maintenant 25 hectares de terres où il produit des graines et loue environ 75 hectares de plus destinés à des cultures, notamment de pommes de terre. Mais sa paisible retraite s’est transformée en création d’un projet agricole ambitieux : pour faire face à la crise économique, il a créé une nouvelle monnaie locale, le « kolion ».
« Un jour, en 2014, je buvais un coup avec mon voisin et nous nous plaignions de ne pas avoir assez d’argent. Sous l’effet de l’alcool, nous avons appelé une imprimerie et lui avons demandé d’imprimer un million de kolions », relate-t-il. Les kolions étaient garantis par les actifs de la ferme – un sac de pommes de terre ou une oie – et permettaient au fermier de vendre ses récoltes à moitié prix à l’intérieur de Kolionovo, de faire des échanges avec ses fournisseurs et de payer ses ouvriers. Il a même transformé un ancien hôpital de village en serre.

Mais un an plus tard, il a été poursuivi en justice pour avoir émis sa propre monnaie. La cour a estimé que ses actions avaient miné le système financier du gouvernement et que les kolions devaient être interdits.
Ce conflit avec l’État n’a pas arrêté Shlyapnikov, qui s’est alors tourné vers le marché de la blockchain (une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée et fonctionnant sans organe central de contrôle. Elle est à la base de la monnaie cryptée) afin de trouver des investisseurs pour sa ferme. En 2016, il a lancé la première collecte de fonds via une ICO, grâce à la blockchain, recueillant l’équivalent d’environ 800 000 roubles sur Emercoin. Les investisseurs ont reçu une livraison de produits de la ferme, tandis que les profits ont été consacrés au développement de son activité. En avril 2017, l’agriculteur a mis sur le marché le kolion (KLN) en passant par la plateforme Waves. En un mois, il a recueilli 401 bitcoins – l’équivalent de 31,6 millions de roubles (environ 500 000 dollars) – auprès de 103 investisseurs. En février 2018, la somme avait dépassé les 300 millions de roubles, soit 5 millions de dollars.
« Pas si mal pour une ferme située dans un village de quatre habitants », estime Mikahail Shlyapnikov. Mais comme c’est le cas pour n’importe quelle autre cryptomonnaie, le taux de change du KLN est extrêmement volatile, sa valeur ayant été multipliée par neuf en six mois avant de dévisser.


Créer un modèle économique indépendant pour l’agriculture
Le but de l’opération n’était pas seulement de survivre, mais d’inventer une nouvelle manière de se développer et de surmonter le manque de liquidité saisonnier, indépendamment de l’aide de l’État et des prêts bancaires. « Les fermiers ont en général besoin d’argent au printemps, mais les profits n’arrivent pas avant l’automne », précise Mikahail Shlyapnikov. Aujourd’hui, il estime que son modèle est viable. « Tout se passe comme prévu et la ferme continue de se développer. »

Son système s’appuie sur des commandes prépayées, parfois des années à l’avance. « C’est le rêve de tout fermier », dit-il. Shlyapnikov utilise également ses cryptojetons lorsqu’il commerce avec ses fournisseurs et ses clients, impliquant ainsi les fermes des alentours dans son économie locale. En plus de dividendes réguliers, les détenteurs de kolions bénéficient d’une réduction lorsqu’ils payent avec la cryptomonnaie. En décembre 2017, la plupart des sapins de Noël de la ferme ont été achetés ainsi.
Les kolions sont négociés à la Bourse, mais ils ne peuvent pas être « minés » comme les bitcoins. À la place, l’agriculteur invite ceux qui souhaitent gagner quelques kolions à la ferme et leur dit de « prendre une pelle et de nettoyer la porcherie ».

S’il se qualifie lui-même d’anarchiste, le cryptofermier n’est pas prêt à s’opposer directement à l’État. « Évidemment, nous avons tous les permis et livres de comptes nécessaires. Nous payons les impôts et toute sorte de dépenses. Le modèle du kolion est une superstructure qui s’inscrit dans le système existant », souligne-t-il, précisant que la Russie pourrait mettre fin à tout moment à son activité, mais qu’il est prêt à intégrer le cadre légal si la législation concernant les cryptomonnaies évolue de façon suffisamment libérale.

Shlyapnikov souhaite renforcer l’écosystème du kolion en créant des mécanismes d’assurance et de couverture pour le protéger de sa volatilité, et organiser son propre système bancaire pour simplifier les transactions des investisseurs et des clients avec cette devise. Son but : créer un modèle économique indépendant pour l’agriculture, fondé sur la liberté, l’indépendance et l’autosuffisance.
Dans le même temps, le fermier a transposé son modèle en Biélorussie, où la procédure ICO a été légalisée en décembre dernier. Il prévoit d’y produire des pommes de terre.



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Dans la banlieue de Moscou, un cryptofermier fait sa petite révolution - Nadezhda KRASNUSHKINA - L'Orient-Le Jour

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Mikhaïl Shlyapnikov et la première version des Kolions avant leur bannissement par la Cour Suprême russe. Photo Mikhaïl Shlyapnikov

Russie
16/06/2018

Une ferme familiale de Kolionovo, un village rural situé dans la banlieue de Moscou, est devenue un modèle de l’économie circulaire grâce au lancement du premier ICO (Initial Coin Offering, une méthode de levée de fonds basée sur des cryptomonnaies) agricole sur le marché russe. Mikahail Shlyapnikov, un fermier de 54 ans qui se définit comme un « vieil anarchiste », est à l’initiative du projet. Aujourd’hui, il ne compte plus sur l’aide de l’État pour vivre.

Cette année, le gouvernement russe prévoit d’allouer 5,2 milliards de roubles (84 millions de dollars) de prêts à des conditions avantageuses en faveur de projets agro-industriels. En 2017, les agriculteurs ont reçu 6,5 milliards de roubles grâce à 8 000 prêts bonifiés. Mais 80 % de ces prêts vont à des fermes de taille importante ou à de grands groupes qui ne représentent que 2 % des agriculteurs, laissant la plupart des villageois ruraux sans autre choix que de subvenir à leurs propres besoins. « Soit vous attendez des faveurs de l’État, soit vous vous créez de bonnes conditions de vie par vous-même », explique Mikahail Shlyapnikov.

Ancien homme d’affaires et banquier dans les années 1990, l’agriculteur s’est installé dans le village après avoir appris qu’il était atteint d’un cancer inopérable, en 2007. Il possède maintenant 25 hectares de terres où il produit des graines et loue environ 75 hectares de plus destinés à des cultures, notamment de pommes de terre. Mais sa paisible retraite s’est transformée en création d’un projet agricole ambitieux : pour faire face à la crise économique, il a créé une nouvelle monnaie locale, le « kolion ».
« Un jour, en 2014, je buvais un coup avec mon voisin et nous nous plaignions de ne pas avoir assez d’argent. Sous l’effet de l’alcool, nous avons appelé une imprimerie et lui avons demandé d’imprimer un million de kolions », relate-t-il. Les kolions étaient garantis par les actifs de la ferme – un sac de pommes de terre ou une oie – et permettaient au fermier de vendre ses récoltes à moitié prix à l’intérieur de Kolionovo, de faire des échanges avec ses fournisseurs et de payer ses ouvriers. Il a même transformé un ancien hôpital de village en serre.

Mais un an plus tard, il a été poursuivi en justice pour avoir émis sa propre monnaie. La cour a estimé que ses actions avaient miné le système financier du gouvernement et que les kolions devaient être interdits.
Ce conflit avec l’État n’a pas arrêté Shlyapnikov, qui s’est alors tourné vers le marché de la blockchain (une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée et fonctionnant sans organe central de contrôle. Elle est à la base de la monnaie cryptée) afin de trouver des investisseurs pour sa ferme. En 2016, il a lancé la première collecte de fonds via une ICO, grâce à la blockchain, recueillant l’équivalent d’environ 800 000 roubles sur Emercoin. Les investisseurs ont reçu une livraison de produits de la ferme, tandis que les profits ont été consacrés au développement de son activité. En avril 2017, l’agriculteur a mis sur le marché le kolion (KLN) en passant par la plateforme Waves. En un mois, il a recueilli 401 bitcoins – l’équivalent de 31,6 millions de roubles (environ 500 000 dollars) – auprès de 103 investisseurs. En février 2018, la somme avait dépassé les 300 millions de roubles, soit 5 millions de dollars.
« Pas si mal pour une ferme située dans un village de quatre habitants », estime Mikahail Shlyapnikov. Mais comme c’est le cas pour n’importe quelle autre cryptomonnaie, le taux de change du KLN est extrêmement volatile, sa valeur ayant été multipliée par neuf en six mois avant de dévisser.


Créer un modèle économique indépendant pour l’agriculture
Le but de l’opération n’était pas seulement de survivre, mais d’inventer une nouvelle manière de se développer et de surmonter le manque de liquidité saisonnier, indépendamment de l’aide de l’État et des prêts bancaires. « Les fermiers ont en général besoin d’argent au printemps, mais les profits n’arrivent pas avant l’automne », précise Mikahail Shlyapnikov. Aujourd’hui, il estime que son modèle est viable. « Tout se passe comme prévu et la ferme continue de se développer. »

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Les kolions sont négociés à la Bourse, mais ils ne peuvent pas être « minés » comme les bitcoins. À la place, l’agriculteur invite ceux qui souhaitent gagner quelques kolions à la ferme et leur dit de « prendre une pelle et de nettoyer la porcherie ».

S’il se qualifie lui-même d’anarchiste, le cryptofermier n’est pas prêt à s’opposer directement à l’État. « Évidemment, nous avons tous les permis et livres de comptes nécessaires. Nous payons les impôts et toute sorte de dépenses. Le modèle du kolion est une superstructure qui s’inscrit dans le système existant », souligne-t-il, précisant que la Russie pourrait mettre fin à tout moment à son activité, mais qu’il est prêt à intégrer le cadre légal si la législation concernant les cryptomonnaies évolue de façon suffisamment libérale.

Shlyapnikov souhaite renforcer l’écosystème du kolion en créant des mécanismes d’assurance et de couverture pour le protéger de sa volatilité, et organiser son propre système bancaire pour simplifier les transactions des investisseurs et des clients avec cette devise. Son but : créer un modèle économique indépendant pour l’agriculture, fondé sur la liberté, l’indépendance et l’autosuffisance.
Dans le même temps, le fermier a transposé son modèle en Biélorussie, où la procédure ICO a été légalisée en décembre dernier. Il prévoit d’y produire des pommes de terre.



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