Ces initiatives qui changent le monde

Ces Afghanes qui portent la plume dans la plaie

"Les filles Rabia" (Rabia's Girls) ainsi que plusieurs peintres initient une campagne "LaissezMoiAllerAl'Ecole" à l'occasion de la rentrée scolaire dans la province de Balkh. Durant cette campagne, des peintures sur les murs illustraient les rêves des jeunes femmes aghanes. Hasht E Sub

Afghanistan
Ramin Mazhar | Hasht e Sobh
16/06/2018

Parce qu’elle était tombée amoureuse d’un esclave, et avait osé écrire de la poésie dans une culture dominée par les hommes, Rabia Balkhi, l’une des premières femmes poètes perses, fut assassinée par son frère, un roi, il y a des centaines d’années. Des siècles plus tard, comme elle, des Afghanes peuvent être la cible de violences, que ce soit en raison de leurs écrits – notamment si elles sont journalistes – ou pour des affaires de cœur.


Fin 2016, la Commission afghane indépendante des droits de l’homme (AIHRC) a enquêté sur 5 575 cas de crimes violents à l’encontre de femmes, précisant que la plupart des cas ne sont pas signalés en raison des pratiques traditionnelles, de la stigmatisation des victimes et de la peur de représailles. La Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua) note dans un rapport de 2009 que les femmes qui participent à la vie publique sont souvent menacées, harcelées et agressées. Dans certains cas extrêmes, elles sont tuées par certains les jugeant irrespectueuses des pratiques traditionnelles ou de l’islam parce qu’elles occupaient certains emplois.
Aujourd’hui, environ onze siècles après l’assassinat de Rabia Balkhi, des Afghanes ont lancé une organisation à but non lucratif pour défendre leurs droits à travers l’écriture : Free Women Writers.


Roya Saberzadeh, peintre et écrivaine de Mazar-e-Sharif, fait partie du collectif. Contrairement à nombre de ses compatriotes, elle a le rire facile, mais son sourire s’efface dès qu’elle évoque le statut des femmes en Afghanistan. « La situation n’est pas bonne, dit-elle. La violence augmente chaque année. » Roya Saberzadeh reste pourtant optimiste, car une certaine prise de conscience se répand parmi les femmes. « Plus les femmes sont conscientes de leurs droits, moins elles seront confrontées à la violence », estime-t-elle, tout en reconnaissant qu’il reste encore beaucoup de travail à faire.



Fondée en 2013 par les militantes afghanes Noorjahan Akbar et Batul Moradi aux côtés d’un collectif d’écrivaines, d’étudiantes et d’activistes, l’association espère améliorer la vie des femmes simplement en racontant leurs histoires, avec leurs propres mots. Publié la même année, leur premier livre, Les filles de Rabia, est une anthologie de textes écrits par ces femmes afghanes inspirées par Rabia Balkhi.
Noorjahan Akbar, qui a figuré dans le classement Forbes des 100 femmes les plus puissantes au monde pour son engagement, veut utiliser ce livre pour sensibiliser aux questions d’égalité des sexes les femmes afghanes, qui ont rarement accès à la littérature féministe, mais aussi les hommes qui souhaiteraient se joindre à leur combat. « Dans les rues de Kaboul, de nombreux petits vendeurs proposent pour 30 afghanis (0,42 dollar) des livres portant des thèses extrémistes, écrits et publiés au Pakistan. La plupart de ces livres parlent des femmes en répandant des idées misogynes sous des prétextes religieux. Nous voulions offrir une alternative à cela », explique Noorjahan Akbar. Grâce à ses économies personnelles, l’organisation a réussi à imprimer 1 500 exemplaires des Filles de Rabia.

Tu n’es pas seule
« Tout a été vendu en un mois. Des gens sont venus de six provinces du pays jusqu’à Kaboul et ont rapporté les livres dans leurs régions, leurs écoles », se souvient-elle. Pour mettre le livre à disposition du plus grand nombre, Free Women Writers décide alors de publier son contenu sur les réseaux sociaux et sur un site web. « Nous avons attiré beaucoup d’attention, et beaucoup d’autres femmes ont commencé à envoyer leurs écrits », affirme la fondatrice. L’association a, depuis, publié des poèmes, des Mémoires et des articles écrits par plus de 140 femmes, ainsi que quelques hommes. Des centaines de textes ont également été traduits en anglais grâce au travail de 15 volontaires basés à Kaboul, Mazar-e-Sharif et Washington.
Au cours des deux dernières décennies, des ONG et institutions internationales ont tenté de promouvoir les droits des femmes dans le pays avec des initiatives souvent financées par le gouvernement afghan, mais les résultats de ces efforts restent généralement imperceptibles. Noorjahan Akbar est persuadée que si les femmes afghanes veulent acquérir de l’autonomie, le changement doit venir d’elles. « Il était très important pour moi de travailler de manière indépendante et de ne pas recevoir d’aide financière de gouvernements ou d’ambassades étrangères, parce que j’ai toujours voulu que nous, les femmes afghanes, donnions de la valeur à nos propres priorités », dit-elle. L’activiste ajoute qu’à moins que les femmes afghanes ne commencent à se considérer comme des êtres humains indépendants dotés de droits, un changement de mentalité vers l’égalité entre les sexes sera peu probable.


En septembre 2017, le collectif a publié son second livre. Ce petit guide destiné aux femmes victimes de violence à cause de leur sexe fournit des conseils pratiques pour obtenir de l’aide juridique, former des réseaux de soutien et protéger sa santé mentale. Intitulé You are not alone (Tu n’es pas seule), il est disponible en persan, pachto et anglais. Les bénéfices de sa vente permettent à l’association de financer des bourses d’études supérieures pour les jeunes femmes en Afghanistan, tout en continuant de créer une littérature de sensibilisation sur les droits fondamentaux des femmes.


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"Les filles Rabia" (Rabia's Girls) ainsi que plusieurs peintres initient une campagne "LaissezMoiAllerAl'Ecole" à l'occasion de la rentrée scolaire dans la province de Balkh. Durant cette campagne, des peintures sur les murs illustraient les rêves des jeunes femmes aghanes. Hasht E Sub

Afghanistan
Ramin Mazhar | Hasht e Sobh
16/06/2018

Parce qu’elle était tombée amoureuse d’un esclave, et avait osé écrire de la poésie dans une culture dominée par les hommes, Rabia Balkhi, l’une des premières femmes poètes perses, fut assassinée par son frère, un roi, il y a des centaines d’années. Des siècles plus tard, comme elle, des Afghanes peuvent être la cible de violences, que ce soit en raison de leurs écrits – notamment si elles sont journalistes – ou pour des affaires de cœur.


Fin 2016, la Commission afghane indépendante des droits de l’homme (AIHRC) a enquêté sur 5 575 cas de crimes violents à l’encontre de femmes, précisant que la plupart des cas ne sont pas signalés en raison des pratiques traditionnelles, de la stigmatisation des victimes et de la peur de représailles. La Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua) note dans un rapport de 2009 que les femmes qui participent à la vie publique sont souvent menacées, harcelées et agressées. Dans certains cas extrêmes, elles sont tuées par certains les jugeant irrespectueuses des pratiques traditionnelles ou de l’islam parce qu’elles occupaient certains emplois.
Aujourd’hui, environ onze siècles après l’assassinat de Rabia Balkhi, des Afghanes ont lancé une organisation à but non lucratif pour défendre leurs droits à travers l’écriture : Free Women Writers.


Roya Saberzadeh, peintre et écrivaine de Mazar-e-Sharif, fait partie du collectif. Contrairement à nombre de ses compatriotes, elle a le rire facile, mais son sourire s’efface dès qu’elle évoque le statut des femmes en Afghanistan. « La situation n’est pas bonne, dit-elle. La violence augmente chaque année. » Roya Saberzadeh reste pourtant optimiste, car une certaine prise de conscience se répand parmi les femmes. « Plus les femmes sont conscientes de leurs droits, moins elles seront confrontées à la violence », estime-t-elle, tout en reconnaissant qu’il reste encore beaucoup de travail à faire.



Fondée en 2013 par les militantes afghanes Noorjahan Akbar et Batul Moradi aux côtés d’un collectif d’écrivaines, d’étudiantes et d’activistes, l’association espère améliorer la vie des femmes simplement en racontant leurs histoires, avec leurs propres mots. Publié la même année, leur premier livre, Les filles de Rabia, est une anthologie de textes écrits par ces femmes afghanes inspirées par Rabia Balkhi.
Noorjahan Akbar, qui a figuré dans le classement Forbes des 100 femmes les plus puissantes au monde pour son engagement, veut utiliser ce livre pour sensibiliser aux questions d’égalité des sexes les femmes afghanes, qui ont rarement accès à la littérature féministe, mais aussi les hommes qui souhaiteraient se joindre à leur combat. « Dans les rues de Kaboul, de nombreux petits vendeurs proposent pour 30 afghanis (0,42 dollar) des livres portant des thèses extrémistes, écrits et publiés au Pakistan. La plupart de ces livres parlent des femmes en répandant des idées misogynes sous des prétextes religieux. Nous voulions offrir une alternative à cela », explique Noorjahan Akbar. Grâce à ses économies personnelles, l’organisation a réussi à imprimer 1 500 exemplaires des Filles de Rabia.

Tu n’es pas seule
« Tout a été vendu en un mois. Des gens sont venus de six provinces du pays jusqu’à Kaboul et ont rapporté les livres dans leurs régions, leurs écoles », se souvient-elle. Pour mettre le livre à disposition du plus grand nombre, Free Women Writers décide alors de publier son contenu sur les réseaux sociaux et sur un site web. « Nous avons attiré beaucoup d’attention, et beaucoup d’autres femmes ont commencé à envoyer leurs écrits », affirme la fondatrice. L’association a, depuis, publié des poèmes, des Mémoires et des articles écrits par plus de 140 femmes, ainsi que quelques hommes. Des centaines de textes ont également été traduits en anglais grâce au travail de 15 volontaires basés à Kaboul, Mazar-e-Sharif et Washington.
Au cours des deux dernières décennies, des ONG et institutions internationales ont tenté de promouvoir les droits des femmes dans le pays avec des initiatives souvent financées par le gouvernement afghan, mais les résultats de ces efforts restent généralement imperceptibles. Noorjahan Akbar est persuadée que si les femmes afghanes veulent acquérir de l’autonomie, le changement doit venir d’elles. « Il était très important pour moi de travailler de manière indépendante et de ne pas recevoir d’aide financière de gouvernements ou d’ambassades étrangères, parce que j’ai toujours voulu que nous, les femmes afghanes, donnions de la valeur à nos propres priorités », dit-elle. L’activiste ajoute qu’à moins que les femmes afghanes ne commencent à se considérer comme des êtres humains indépendants dotés de droits, un changement de mentalité vers l’égalité entre les sexes sera peu probable.


En septembre 2017, le collectif a publié son second livre. Ce petit guide destiné aux femmes victimes de violence à cause de leur sexe fournit des conseils pratiques pour obtenir de l’aide juridique, former des réseaux de soutien et protéger sa santé mentale. Intitulé You are not alone (Tu n’es pas seule), il est disponible en persan, pachto et anglais. Les bénéfices de sa vente permettent à l’association de financer des bourses d’études supérieures pour les jeunes femmes en Afghanistan, tout en continuant de créer une littérature de sensibilisation sur les droits fondamentaux des femmes.


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