À propos d’une guerre qui nous a volé nos années

© Illustration de Mona Abi Wardé

Mémoire
20/04/2018

À propos d’une guerre qui nous a volé nos années 


Nous attendions impatiemment la nouvelle aurore, du haut de nos six ou sept ans, pour mettre notre tablier d’écolier, porter nos cartables en cuir alourdis par les livres, les denrées alimentaires et les appréhensions propres à l’ouverture de notre enfance à un monde merveilleux aux mille et une couleurs, et nous diriger vers notre école où nous occupions les bancs en bois usés avant nous par des dizaines de générations d’écoliers. La petite fille que je fus était dans son élément à l’école, contrairement à sa maison étroite où s’entassaient les enfants, les meubles et les proches venus de loin pour une visite à Beyrouth. Ils ne laissaient plus un espace libre pour placer nos petits pieds.


Je passais par Yolla, qui habitait non loin de chez moi. J’aimais m’asseoir avec elle dans la petite cour arrière, à l’ombre d’un néflier vert, dont nous mangions souvent les fruits, tout en gardant les yeux rivés sur le trou caché par une dalle pour empêcher le maudit rat de jaillir et de semer la peur dans nos petits cœurs. Puis, nous marchions ensemble vers l’école, où nous nous assoyions sur le même banc en bois qui pouvait accueillir deux personnes. Je dis à Yolla qu’Ibrahim profitait de toute occasion pour se mettre derrière nous ou jouer à côté de nous. Elle part d’un grand éclat de rire qui fait plisser ses grands yeux noirs et tressauter ses longues nattes, avant de se figer dans cette peur que sa mère avait nourrie en elle, lorsque je lui raconte que Feyrouz, la méchante, m’a coincée dans la cour de l’école avant de me lancer à la figure, sur un ton accusateur, qu’Ibrahim était amoureux de nous deux.

Yolla me fait jurer de ne pas révéler notre secret. Mais je le révèle, une fois arrivée à la maison, où je trouve ma mère assise au balcon, en train de coudre. Je m’approche d’elle, les jambes en coton, en bafouillant. Je lui raconte qu’Ibrahim a dit à Feyrouz, la méchante, qu’il nous aimait, Yolla et moi. Ma mère ne rit pas, lorsqu’elle constate que je suis sérieuse et embarrassée. Elle reste renfrognée avant de me libérer d’un lourd fardeau. Elle répond qu’à l’école, nous devons tous nous aimer, c’est la règle, et que Feyrouz n’avait qu’à garder le silence. Je jubilais en racontant cela à Yolla. J’ai senti qu’elle me croyait, que j’étais son amie et sa famille. Nous avons grandi ainsi. Nous sommes restées inséparables jusqu’au jour où j’ai été transférée dans une autre école, après le brevet.

Nous nous sommes séparées pendant des années. Puis notre guerre a éclaté. Je me suis alors rendue dans mon village où je suis restée une année durant avant de me rendre à la capitale pour intégrer les bancs d’une école secondaire publique. Je retrouve Yolla. Elle s’était fait couper les tresses. Elle avait les yeux embués et un regard brillant qui oscillait entre la tristesse et la tendresse. Son père qu’elle aimait tant, et à qui elle ressemblait, avait été enlevé à l’un des barrages, alors qu’il rentrait de Jezzine vers la capitale. Il ne restait plus de lui que sa voiture rouge, ainsi que des informations contradictoires sur les lieux de son enlèvement en ce samedi noir et sur ses ravisseurs. Yolla me raconte tout cela. Elle me fait part de cette catastrophe qui a frappé sa famille, de la recherche continue de sa mère pour le trouver, de la destruction de l’enfance de ses sœurs qui étaient encore à un âge où elles ne comprenaient pas le sens de la catastrophe. Depuis ce jour, je percevais dans son regard une certaine défaite, que son sourire radieux et son amour exceptionnel pour la vie n’arriveront jamais à effacer.

Lorsque nous nous sommes séparées lors de nos études universitaires, chacune de nous suivant sa spécialisation, je me rendais souvent chez Yolla. Elle avait trouvé du travail pour aider à subvenir aux besoins de sa famille. Elle ne cessait de jurer par « l’absence » de son père. À chaque fois, je sentais mon cœur bondir dans ma poitrine. Je me demandais secrètement si elle croyait vraiment qu’il était toujours vivant ou si c’était sa façon d’éloigner la mort de lui et d’elle. Je me demandais comment elle n’avait jamais pensé au fait qu’il aurait pu être tué sur ce barrage armé, à l’instar de plusieurs centaines d’autres personnes, et que son corps avait alors été jeté et depuis lors devenu introuvable. Mais Yolla espérait toujours, d’autant que des informations parvenaient à la famille. Ils versaient alors les sommes requises, menaient leurs investigations, avant de perdre espoir à nouveau lorsqu’il s’avérait que derrière ces promesses creuses, il n’y avait que mensonges et illusions.

En 1985, je me suis rendue à Paris pour poursuivre mes études. Un été, Yolla me dit qu’elle pensait me suivre. Cette fois-ci, elle fuyait l’oppression de sa mère, la pression qu’elle exerçait sur elle, la haine qu’elle portait contre celui qui a enlevé son mari et lui a volé ses années et sa vie. Je lui ai dit : « Achète ton billet d’avion. Je t’attends ». C’est ce qu’elle a fait. Yolla était venue à Paris où elle est née de nouveau. Elle s’est intégrée dans la société. Elle a rencontré cet autre, présenté durant la guerre comme étant un ogre, et elle s’est réconcilié avec lui. Puis, au fil des jours, elle détestait de plus en plus écouter les nouvelles du Liban, d’y aller jusqu’à ce qu’elle ait rompu tout contact avec son pays. Seul mon enthousiasme l’a poussée à le rétablir, en 2005, pour prendre part ensemble aux manifestations.

Les lundis après-midi, elle marchait à mes côtés. Nous faisions flotter le drapeau libanais, scandions des slogans, participions à des réunions avec ceux qui venaient du Liban pour qu’ils nous briefent. Nous sentions que nous avions de l’importance. Enthousiaste, je me lançais dans des analyses. Je m’étalais longuement dans des explications selon lesquelles nous vivions des moments historiques qui ne se répéteront plus jamais, que nous nous sommes enfin réveillés en tant que peuple et que nous sommes unis. Elle m’observait, alors qu’elle avait maintenu une certaine distance avec le pays, d’autant qu’elle n’avait plus confiance en celui qui lui a volé sa tranquillité et sa jeunesse, la jetant dans le brasier de la disparition et la souffrance.

Malgré sa grande méfiance, Yolla était capable de pardonner et d’accepter l’autre. Avec sa joie ou sa tristesse. Cela lui donnait une force et une énergie qui n’étaient pas à la portée de tous. Une fois éteinte la révolution du Cèdre, je pouvais lire dans le regard qu’elle posait sur moi : « Je t’avais dit qu’on ne pouvait rien espérer de bon de ce pays ». Pour moi, cela était aussi douloureux que véridique et accablant, d’autant que je n’ai pas pu, à son instar, couper le cordon ombilical avec ce pays fou qui, depuis notre tendre enfance, nous remplit de chagrin et de deuil.

Je me rappelle qu’un soir d’été, nous étions assises dans l’une de ces jolies places parisiennes. Nous buvions du vin et papotions. Subitement, sans détours, je lui lance : « Tu ne penses pas qu’il est temps que tu enterres ton père ? ». Elle se retourna vers moi et me répondit en hochant la tête : « Si, je pense que le temps est venu de le faire ». Trente-six ans sont passés depuis sa disparition. Il avait presque cet âge le jour où il a été enlevé. Puis elle a pleuré et marmonné d’une voix étranglée : «Que Dieu ait ton âme, papa. »

Ce soir-là, nous avions enterré ensemble le père de Yolla. Nous avions toutes les deux pleuré cet homme jeune et brun dont la vie avait été fauchée de cette façon. Nous étions aujourd’hui plus âgées que lui.

J’ai été contrainte de rentrer au Liban. Durant mon absence, Yolla est tombée malade. La maladie lui a rongé les poumons, mais elle n’a eu raison ni de sa jeune voix ni de son sourire ni de sa joie de vivre. Elle est décédée quelques jours avant mon rendez-vous avec elle à Paris. Elle a été inhumée là-bas, sous des arbres verdoyants dans une région proche de la maison de sa sœur. Je n’ai pas assisté à son enterrement ni visité sa tombe. Toutefois, je continue à lui parler tous les jours et à m’attendrir, faisant semblant d’oublier qu’elle n’est plus de ce monde.

* Auteure, romancière et fondatrice de l'atelier

« Comment écrire un roman »


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On the War that Hijacked Our Lives


We looked forward, with growing impatience, to mornings, at six or seven years of age, so we could put on our school uniforms and our heavy leather bags, which bore our books, lunches and worries, which are always there with such young children discovering a marvelous world painted in a broad palette of colors. We would leave for school where we sat behind wooden desks worn out by dozens of generations before us. The little girls that we were found a place for themselves at school, unlike their cramped homes where children, furniture and family returning from faraway visits to the capital Beirut would be crammed, leaving no space for the small feet to tread.

I passed by Yolla’s house, which was not that far from my own. I loved to hang out with her in the small backyard, in the shade of the luxuriant loquat tree, nibbling on its fruit sometimes. We would keep our eyes on the hole that had a slab placed on it to keep that damned rat from coming out and causing us to tremble in fear. We would then walk together to school, where we would sit side by side behind the wooden desk made for two. I told Yolla that Ibrahim was seizing every opportunity to stand behind us or to play around us. She would laugh with her two long braids and her large black eyes, before being gripped by the fear that her mother had instilled deep inside her when I tell her that the mean Fairuz had cornered me in the playground to attack me for Ibrahim falling in love with both of us.

Yolla made me swear not to reveal our secret. But I did anyway as soon as I arrived home to find my mother on the balcony sewing something for us. I approached her, my legs shaking and my tongue faltering, to tell her that Ibrahim told the mean Fairuz that he was in love with us, Yolla and me. My mother didn’t laugh when she saw how serious and confused I was. Her brow remained furrowed. Then she took a weight off my shoulders by saying that we should love each other at school and that was the custom, and that Fairuz should keep her mouth shut. Overjoyed, I repeated that to Yolla. And I felt that she believed me, and that I was her best friend and her family. That was how we grew, always together, until I was separated from her by transferring to another school after obtaining my first certificate.

We were apart for years. Then our beautiful war broke out. I disappeared in my village for a year, after which I went to the capital to enroll at a public high school, where I came across Yolla again. She had had her braids cut and her eyes were dewy, and they would remain that way, glistening with a vague mix of sadness and tenderness. Her father, whom she loved and resembled, was kidnapped at a checkpoint on his way from Jezzine to the capital. Nothing remained of him but his red car, contradictory news of the location of his kidnapping that black Saturday, and those responsible for him going missing. Yolla recounted to me all of this, this loss that pulled the rug from under them, of her mother’s relentless search for him, and the end of innocence for her sisters who were too young to understand tragedy. I could see in her gaze, from that day onwards, a hint of defeat that would never be displaced whether by her beaming smile or her exceptional love of life.

When we were separated to attend university, each pursuing a different major, I kept dropping to see Yolla, who was now working to help support her family. She would vow «by my father’s estrangement», and it would make my heart stop every time I heard it. I wondered secretly whether she really believed that her father was still alive, or whether that was her way of keeping death at bay from him and herself. And why it hadn’t occurred to her that he might have been killed at an armed checkpoint, like hundreds before him, and his body discarded without a trace. But Yolla kept hope alive, as news kept reaching them from here and there. So, they paid money and inquired. Then hope would die again when it would turn out that there was nothing to the promises but lies and deception.

In 1985, I left Lebanon to pursue my studies in Paris. One summer, Yolla told me she was thinking of following in my steps. This time she was trying to get away from her mother’s tight grip, the pressure, and the hatred of the other who had taken her husband away. So I said to her: «Buy a plane ticket, I’m waiting for you.» Thus, Yola left to Paris, where she was reborn and re-integrated into the world. There she came face to face with the other that the war had depicted as an ogre and reconciled with him. Gradually, she became averse to hearing news of Lebanon, and detested going there, until she was completely cut off from it. What brought her back to it was my zeal in 2005 and our participation in protests together.

Every Monday afternoon, we walked side by side, holding up the Lebanese flag, cheering and attending meetings with those coming from there, to be filled in on events, and for them to make us feel that our presence and opinions mattered. I was engrossed in my enthusiasm and analysis, talking at length about how we were going through a historical moment, one that will never be repeated, and that finally we had awakened as a people and come together. She would look at me from that fixed distance that she had set between the country and herself, she who had lost all faith in that which had taken away from her peace of mind and adolescence and thrust her in a cauldron of loss and torment.

Despite her great weariness, Yolla had also great capacity for warmth, tolerance and acceptance of the other. She was able to share his sorrow and his joy. This added strength and energy to her that were not within the reach of anyone else. As the Cedar Revolution came to an end, I could make out in her look: «Didn’t I tell that no good would come out of this country?» It was as painful for me as it was true and irrefutable. I could not cut off the umbilical cord like she had and break away from the crippled country that had filled us with sorrow and loss since the day we were born.

I remember one summer evening, as we sat in one of the beautiful squares of Paris, sipping wine and chatting about everything and nothing, suddenly blurted: «Don’t you think it’s time to bury your father?» She turned to me and said: «Yes, I do. It had been 36 years since his disappearance, which was almost the age at which he was kidnapped.» Then she broke into tears and said with a lump in her throat: «Rest in peace, father.»

We buried Yolla’s father together that evening, we both cried for that swarthy young man whose life ended just like that, and who never lived to be our age. Then I was forced to return to Lebanon. Yolla fell ill while I was away, with the disease eating away at her lungs but not getting the better of her youthful voice, her smile or her faith in life. Just days before we were set to meet in Paris, she passed away and was buried there, under a lush canopy in an area not far from her sister’s place of residence. I did not attend her funeral or visit her grave. But not a day goes by that I do not talk to her or miss her, brushing off that she is no longer with us.

* Author and novelist, founder of «How to write a Novel» workshop

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