Portrait de Bachar el-Assad dans les ruines d'Alep, en janvier 2017. Ali Hashisho/Reuters
Avec l’appui militaire de la Russie et de l’Iran, Bachar el-Assad est à la veille de reprendre le contrôle de la Syrie. Une perception commune conduit à penser que l’œuvre de reconstruction peut commencer, et l’on imagine des montages comme ceux réalisés pour la reconstruction de Beyrouth par Rafic Hariri pour faire face aux problèmes de financement attendus...
Mais en admettant la fin prochaine des combats et la victoire du régime, est-il seulement possible qu’un nouvel ordre s’établisse ?
La maltraitance de la société syrienne ne compromet-elle pas pour longtemps le retour de la paix ? Non seulement une mosaïque de querelles locales inextinguibles tapisse la Syrie, mais en plus celles-ci font le jeu d’un pouvoir qui s’en nourrit.
Abandon de « l’unité du multiple »
Rendre compte du devenir de la Syrie, comme l’a fait Farouk Mardam-Bey dans un entretien publié le 15 mars dans ces colonnes, implique un retour sur l’analyse développée par Michel Seurat dans : Syrie, l’État de barbarie et sur celle de Samir Kassir qui la prolonge, suivant une perspective culturelle et historique menant à ses Considérations sur le malheur arabe. Ces deux auteurs furent assassinés par ceux qu’ils dénonçaient. Tous deux ont pointé la capture du pouvoir, réduisant la politique à n’être plus qu’au service d’une secte en quête de puissance.
Loin de la cité et de son maintien, la dérive sociologique qu’ils ont analysée met en évidence l’abandon de « l’unité du multiple », posée par Aristote comme objet de la politique, au profit du pouvoir pour le pouvoir. Bien que limitée a priori par leur Constitution, la polarisation sur le pouvoir est fréquente dans les démocraties et souvent corrélée aux compétions électorales ; voire induite par la critique des médias ou des intellectuels. Il n’est pas vu combien cet espace commun n’existe que si l’ennemi s’en trouve exclu alors que la même loi s’impose à tous. Mais la « assabiyya » des Assad, analysée par Michel Seurat comme capture du pouvoir, et le millénarisme arabe, étudié par Samir Kassir, organisent une tyrannie communautaire qui, loin de s’affaiblir en Syrie, n’a pas cessé d’entretenir le retour de l’ennemi intérieur.
Alors que nous sommes en quête de la paix, il s’agit de comprendre la détresse du politique en cause, laquelle compromet la maîtrise de la conflictualité, du moins si l’on admet avec Julien Freund (L’essence du politique, Dalloz, 2003) que le politique a bien pour objet l’unité du multiple et la prévention de l’hostilité. Il importe donc de comprendre combien la construction de « l’État de barbarie » est en fait une négation de l’État sous la forme qui s’est développée depuis le XVIIe siècle. Pour Michel Seurat, l’esprit de corps de cette « assabiyya » se façonne autour de l’ennemi intérieur ; alors qu’à l’inverse, l’État moderne s’est construit autour de la neutralisation et de l’exclusion de l’ennemi intérieur. Le mode de gouvernement des Assad s’est nourri de l’évanescence de l’État : pire il n’a pas été vu que la lutte contre l’ennemi intérieur, en particulier depuis 2011, a peu à peu détruit la société.
Les analyses de Farouk Mardam-Bey, celles de Samir Kassir et de Michel Seurat se complètent pour montrer combien le pouvoir syrien est mû par une dynamique de la puissance que le culte du malheur et de la mort n’a pas cessé de renforcer jusqu’à la destruction de l’espace public, ville après ville, laissant apparaître son caractère « urbicide » (i.e : la destruction intentionnelle et non stratégique des villes).
Dynamique de la terreur
Le politique a peu à peu disparu derrière le militaire : une dynamique de la terreur s’est substituée à la dynamique conflictuelle propre à toute société. Conduite par Rifaat el-Assad (l’oncle de Bachar), la répression la plus violente s’est donnée comme légitime et, comme l’a rappelé Michel Seurat, elle essaima simultanément l’insécurité : « Le 9 mars (1980) à Alep, les unités spéciales – troupes d’élite à fort recrutement alaouite – sont engagées contre certains quartiers populaires, avec l’appui de blindés et même d’hélicoptères, dont l’utilisation intensive est une grande première dans l’histoire militaire syrienne. » Ou bien encore, le 26 juin 1980 lorsque Rifaat el-Assad fait massacrer plus de mille Frères musulmans dans la prison de Tadmor à Palmyre, au lendemain d’un attentat dont a échappé son frère Hafez. Dans un éditorial du quotidien Techrine, cité par Seurat, il se justifiait ainsi : « Si nécessaire, pour construire la paix et l’amour, nous sommes prêts à engager cent batailles, à détruire mille citadelles et à sacrifier un million de martyrs… » En février 1982, c’est le massacre de Hama – entre 20000 et 30 000 morts –, afin de détruire quelques centaines de Frères musulmans : le vieux centre est encerclé et bombardé pendant une semaine, ce qui préfigurait le sort de Bab Amr à Homs ou d’Alep-Est, voire, aujourd’hui, des villes de la Ghouta orientale.
Pour le régime, le mal est dans la ville et s’il le faut, pour le neutraliser, elle sera détruite. L’unité politique est produite par désintégration : chacun doit se sentir menacé. Aucune transition politique ne peut se dessiner. Ce qui conduit Farouk Mardam-Bey à conclure ainsi son interview précitée : « Aucune des conditions requises de la paix civile et de la réconciliation nationale n’existe en Syrie. Au contraire, tout ce qui se passe est porteur de nouveaux malheurs dans un avenir proche ou lointain. »
Cette culture de l’inimitié se projettera sur les pays voisins ; en particulier le Liban – qui du point de vue des Assad fait partie de la Syrie – à moins que le soutien des Européens ne réussisse à neutraliser l’hostilité du régime. Comme je l’ai signalé dans L’ennemi au cœur du politique, le Moyen-Orient se pose comme un espace d’affrontement supérieur qui mobilise les grandes puissances et les expose au risque d’un conflit mondial. Idleb comme Manbij et le Rojava focalisent des affrontements qui divisent les alliés et imposent un « double ennemi » (« Quand l’ennemi de mon ennemi est aussi un ennemi »...), créant les conditions d’une conflictualité tournante et d’une ascension vers les extrêmes.
Professeur de sociologie émérite à l’Université Paris Val-de-Marne XII. Dernier ouvrage : « L’ennemi au cœur du politique » (L’Harmattan, 2017)
Lire aussi
Les Etats-Unis et leurs alliés lancent des frappes ciblées en Syrie
Frappes en Syrie : les Occidentaux ont privilégié l’option la plus modérée
Frappes occidentales en Syrie : le conflit généralisé évité
Aoun : Ce qui s'est passé en Syrie n'aide pas à trouver une solution politique


Si , au départ le problème est mal posé, comment pouvez vous développer une idée biaisée. Le héros de la Syrie en voie de libération Mr BASHAR EL ASSAD ne se nourrit de rien , il n'a jamais souhaité que l'état syrien en arrive là, est fou comment on peut l'accuser de choses que les occidentaux par bactéries wahabites interposées ont fait à la Syrie et faire comme si de rien n'était pour accuser ce héros du peuple syrien qui aura la difficile tâche de la reconstruction. mr beauchard, allez donc trouver les vrais coupables de l'evanescence de l'état syrien et parlez d'eux , sinon votre analyse aussi bien que votre article sont hors jeu . CARTON ROUGE .
12 h 05, le 24 avril 2018