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Idées

La Russie peut-elle gagner la paix en Syrie ?

Syrie
17/02/2018

La réconciliation syrienne passera-t-elle par Moscou ? Cette question se pose tant le rôle russe a été capital sur le terrain syrien ces deux dernières années, et tant aussi nous avons pu assister sur la même période à une concomitance entre l’affaiblissement des formations armées engagées contre le pouvoir syrien et la récupération par celui-ci de maintes zones « utiles ». Bachar el-Assad ne peut pas encore crier victoire, mais tout indique qu’il reste en bonne voie pour se maintenir au pouvoir et contrôler à terme l’essentiel du territoire syrien. D’un point de vue militaire, et en dépit de la coexistence sur le terrain de plusieurs zones d’influence impliquant maintes formations armées et leurs soutiens respectifs (États-Unis, Turquie, Arabie saoudite…), la « fin inéluctable du pouvoir syrien » que d’aucuns évoquaient il y a deux ans encore paraît s’être un peu plus éloignée.


(Lire aussi : Les mercenaires russes en Syrie, une force discrète aux côtés du régime)


Incertitudes politiques

Tout n’est pas aussi clair sur le plan diplomatique. Concernant les tractations dites « pour la paix en Syrie », le processus officiel sous l’égide de l’ONU, dit de Genève, n’en finit pas de patiner. Les rares lueurs d’espoir émanant de différentes initiatives mettant en exergue un ascendant russe – Moscou, Astana, Sotchi – se sont aussi avérées illusoires. Certes, les réunions d’Astana ont permis un début d’accord sur la mise en place de zones de désescalade, présentées comme préalables possibles à une progressive généralisation des cessez-le-feu à terme. Mais la réalité des évolutions récentes, y compris le sérieux envenimement des perspectives ces derniers jours entre Iraniens, Syriens et Israéliens, nous ont rappelé la réalité des faits : il est trop tôt pour parler de paix en Syrie.

Les antagonismes demeurent encore trop prononcés. Par exemple, le refus par la Turquie ne serait-ce que d’un début d’assise politico-territoriale pour des formations politiques et/ou militaires syriennes kurdes, catégorique, se traduit par son soutien à l’Armée syrienne libre (ASL) à la condition pour elle de maintenir active sa lutte contre les formations kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD). Les États-Unis pour leur part justifient leur soutien aux Forces démocratiques syriennes (FDS, à composante principale kurde) par l’impératif de la lutte contre Daech, s’attirant en retour la colère de la Turquie. On peut cependant douter de ce qu’une défaite pleine de Daech puisse générer un délaissement de la Syrie par Washington, sauf à vouloir admettre dès lors que la Syrie aurait été « livrée » à Moscou. La Russie en effet, de concert avec l’Iran, le Hezbollah et les Unités de mobilisation populaire irakiennes, veut une reconquête par l’armée syrienne du territoire, et le plein retour de la souveraineté étatique.

Les pays du Golfe, Arabie saoudite en tête, paraissent, eux, assez flous sur la réalité de leurs intentions réelles : leur soutien à des formations rebelles demeure actif, mais leur rhétorique anti-Assad a baissé de plusieurs crans, et le fait qu’ils aient poussé le Comité des négociations syriennes (qui a remplacé en novembre 2017 le Haut Comité des négociations, principale organisation de l’opposition) à participer en janvier dernier aux pourparlers – finalement avortés – de Sotchi pose finalement la question de l’importance du rôle russe en Syrie.



Apaisement

Deux événements récents ont remis en perspective « la question russe » : les dégâts matériels – et possiblement humains, côté russe – générés par un cycle ponctuel d’attaques et de représailles intervenu la semaine dernière du côté de Deir ez-Zor entre forces armées syriennes d’un côté, et les États-Unis et leurs alliés de l’autre ; et l’éclatement, quelques jours plus tard, d’un autre cycle de violences engageant Israël, l’Iran et la Syrie, et qui a fait craindre la possibilité de dégénération de la donne vers un conflit régional généralisé. Or, cependant que ce scénario paraît maintenant dépassé, c’est surtout l’attitude de la Russie qui paraît avoir permis un apaisement des perspectives. Ainsi, les menaces antiaméricaines de Moscou ont baissé d’un cran par rapport à il y a six mois encore, tandis que, de manière plus surprenante, le cycle d’attaques engagé il y a quelques jours entre Israël, l’Iran et la Syrie a soudainement laissé place à l’apaisement. Explication officielle : un appel téléphonique du président russe Vladimir Poutine au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lui demandant d’éviter tout mouvement pouvant mener à « un nouveau cycle aux conséquences dangereuses pour la région »…

Si les motifs de spéculation sur cette situation sont tentants, on peut tout aussi bien résumer les événements comme suit : sur le plan diplomatique, le pouvoir syrien et ses opposants ne sont pas encore disposés à discuter paix effective. Cela laisse dès lors plus de place à la voix des armes, dans un contexte dans lequel la Russie est clairement en position de force par rapport aux États-Unis, à la Turquie, à l’Arabie saoudite et à leurs alliés respectifs. Qui pourtant a intérêt à la perpétuation de la guerre en Syrie ? Plus grand monde, même si la lame de fond des événements révèle que ni Bachar el-Assad ni ses opposants ne veulent laisser à l’autre le dernier mot.

Qui, dès lors, arrivera à ramener tout le monde à la raison ? Dans les faits, personne, pas même la Russie ni les États-Unis. Seule la lassitude des protagonistes de cette guerre et l’étiolement des moyens militaires d’un côté ou de l’autre participeront des conditions pour un apaisement de la donne, préalable à une clarification progressive de l’issue politique. Mais on aurait tort de dire de l’influence russe en Syrie qu’elle n’est que virtuelle. L’intervention russe dans le conflit syrien a certes renforcé le pouvoir syrien, mais elle a aussi amplement contribué à l’affaiblissement de Daech ; les opposants au pouvoir syrien aimeraient compter avec Washington, mais le peu d’engouement américain à œuvrer en faveur de la fin du pouvoir Assad les oblige à prendre en compte le facteur Moscou.

Il n’est pas aisé de savoir si Moscou aura le fin mot de l’histoire syrienne. Mais, même si elle ne parvient pas à faire la paix en Syrie, la Russie n’aura pas moins réussi, par truchement du conflit syrien, à redynamiser sa présence et son influence sur la scène proche-orientale. Et à se gagner une prise en compte par des acteurs, syriens comme non syriens, pourtant rétifs à composer avec la Russie il y a peu encore. Il y a là un indicateur sérieux sur l’avenir potentiel de la Russie dans la région.

Directeur de Stractegia Consulting et professeur à l’Université Saint-Louis de Madrid.


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