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Culture

Khalil Rabah ou l’infatigable quête de l’impossible

Exposition

La galerie Sfeir-Semler accueille l’exposition « New
Sites for the Museum Departments or four places to visit Heaven »*, à travers laquelle l’artiste palestinien élargit son musée
fictif qui interroge les représentations de l’histoire et les notions d’identité.

26/01/2018

Sans doute parce qu’il est né à Jérusalem en 1961, qu’il a ensuite fait ses classes à la University of Texas à Austin, qu’il a fondé la Riwaq Biennale dont l’intention est de protéger et faire rayonner l’héritage culturel palestinien, aussi et surtout parce qu’il a inventé un ambitieux Palestinian Museum of Natural History and Humankind fictif et en éternel renouvellement depuis 1995, la plupart des commentaires au sujet de Khalil Rabah le réduisent grossièrement à ses racines et ses errances, mettant au premier plan sa manière de sonder les questions d’une identité qu’il n’est nonobstant pas le seul à évoquer. Si Rabah fait indubitablement partie des jardiniers forcenés qui labourent fiévreusement ce terrain halluciné qu’est l’art palestinien, permettant d’en prendre le pouls au fil du temps, il a surtout prouvé que celui-ci existe et pas uniquement sous la lumière d’une empathie géopolitique ou d’un militantisme ému.

Un projet impossible
Voici donc l’enjeu majeur de l’exposition « New Sites for the Museum Departments or four places to visit Heaven » qui, en faisant cohabiter (à la galerie Sfeir-Semler) des pièces conçues au cours des vingt dernières années, dit la texture et les nuances du projet de Khalil Rabah dont le propos est moins explicite qu’il n’y paraît. « La tentative de monter un Palestinian Museum of Natural History and Humankind est finalement celle de créer l’impossible. Ce musée fictif devient donc un moyen de questionner la manière dont les sociétés construisent l’histoire, à partir d’objets et de matériaux ancrés dans leur identité et dans leur culture.

C’est aussi une façon de revisiter qui nous sommes et comment nous nous représentons », explique l’artiste. Démarrée en 1995, cette institution utopique, dont les pérégrinations suivent celles de son fondateur, incarne donc à la fois une simulation ludique d’un musée national et, à défaut d’un État, un état d’être palestinien. Pensé plutôt tel un work in progress qu’une accumulation de travaux, le Palestinian Museum de Rabah a été enrichi d’un nouveau site présenté dans le cadre de l’exposition à la galerie Sfeir-Semler, dont l’espace est divisé en quatre départements. Certains sont cartographiés selon des zones géographiques reconnaissables et d’autres font référence à des lieux totalement imaginaires, faisant ainsi hésiter cet ensemble entre réel et imaginaire, à la manière de Walid Raad ou Robert Zhao Renhui.

Reconsidérer, réinventer
« New Sites for the Museum Departments or four places to visit Heaven » s’ouvre sur une série de cartes en cuir – le visiteur devinerait que ce sont celles de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem – à la surface desquelles sont appliqués des broderies traditionnelles et qui tracent les contours d’une géographie vaincue, à la peau tannée. Ensuite, au sein du Botanical Department, Khalil Rabah enchevêtre sa propre frise chronologique en proposant une relecture de certaines pièces de ses « archives ». Par exemple, dans un élan d’introspection, il installe une version miniature des cinq oliviers qu’il avait plantés en 1995 dans le jardin du bureau des Nations unies à Genève et dont quatre avaient ensuite été déracinés. Dans cette même optique, son installation In Vein, dont la pierre colossale n’est pas sans rappeler le mythe de Sisyphe, exprime l’impossibilité de reproduire une performance datant de 1990.

Laissant donc filer le passé pour mieux le rattraper, le reconsidérer et même le réinventer comme il le fait sur son keffieh qu’il essaye de décharger de sa symbolique, Rabah planche sur la question de la mémoire collective à travers son Earth and Solar System Department et interroge même la notion d’absence qu’il met littéralement en scène sous forme d’une reproduction de Jamal al-Mahamel, l’œuvre culte de Sliman Mansour, jamais exposée au préalable dans un musée.

À rebrousse-poil
Les deux derniers départements de l’exposition se démarquent du reste de l’ensemble dans la mesure où ils donnent à voir l’inverse de ce qu’ils laisseraient supposer, auraient-ils existé dans un musée standard, ici édifié à rebrousse-poil. D’abord, Geology and Paleontology Department, censément l’épicentre des sciences, de l’expérience et du progrès, dépeint le temps tels une répétition en boucle (sur son installation vidéo Body and Sole, l’artiste se démène contre une chaussure qu’il n’arrive pas à enfiler), une impossibilité d’avancer (un camion où s’empilent des restes de vies semble être arrêté à un barrage), un présent éternel dans lequel l’homme serait figé.

Poussant sa réflexion encore plus loin, la faisant marcher sur la tête, Khalil Rabah clôt son exposition avec un Anthropology Department dénué de toute présence humaine malgré son existence au cœur d’une favela de São Paulo communément appelée Acampamento Vila Nova Palestina (Camp du Village de Nouvelle Palestine). Ce département raconte des bagages qui cicatrisent sous une deuxième peau composée de sparadraps, des vêtements de fortune qui s’accrochent à l’extérieur d’une armoire vide, des retours vers des maisons qui n’existent pas. Il dit le silence et matérialise l’absence dont Rabah réussi à distiller, par la force de son œuvre, la condition de tout un peuple.

*« New Sites for the Museum Departments or four places to visit Heaven » de Khalil Rabah jusqu’au 7 avril.


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