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Moyen Orient et Monde

La vraie-fausse information sur la levée de l’interdiction du port du voile en Iran

Reportage

Une « fake news » concernant la non-arrestation des femmes ne portant pas le hijab a circulé dans les médias occidentaux pendant les manifestations. La République islamique n'a pourtant pas fait évoluer sa législation sur le sujet.

10/01/2018

« Est-ce que la police a cessé d'arrêter les femmes qui ne portent pas de voile à Téhéran ? Non. Et dire le contraire est un mensonge. Encore aujourd'hui, certaines se sont fait arrêter car elles ne portaient pas une "tenue conforme". » Mina, 29 ans, n'a pas cru une seule seconde l'information relayée par certains médias occidentaux concernant un possible relâchement des autorités vis-à-vis du port du voile dans la capitale.

L'information a circulé suite aux propos attribués au général Hussein Rahimi et rapportés par le Times de Londres. « Celles qui ne respectent pas les impératifs islamiques de tenue vestimentaire ne seront dorénavant plus emmenées dans des centres de détention, et aucune poursuite judiciaire ne sera entreprise contre elles », aurait déclaré le général le 27 décembre dernier, rompant ainsi avec tous ses prédécesseurs depuis 1979.

Dans le contexte des manifestations en Iran, qui ont débuté le lendemain de cette déclaration, de nombreuses informations erronées ont circulé à ce sujet dans les médias non iraniens prétendant que le port du voile n'était plus obligatoire. La nouvelle avait pourtant été démentie dès le 27 décembre par la police de Téhéran. Dans une déclaration rapportée par le YJC (Young Journalist Club), agence de presse liée au gouvernement, elle affirme que les « articles annonçant que la police n'arrêtera pas celles qui ne respectent pas le port du hijab islamique sont faux ». Avant d'ajouter : « Nous agissons en fonction de notre culture. Et nous nous y prenons poliment, dans le cadre d'un apprentissage. Nous ne montons aucun dossier contre elles. Elles devront suivre des cours pour apprendre à changer de comportement. La police ne permettra jamais à quiconque de mettre en danger la sécurité et la paix de la nation. »

En Iran, l'affaire n'a pas fait grand bruit, éclipsée par les manifestations qui ont secoué le pays, et jugée trop « fantasque » pour pouvoir être prise au sérieux. « Je n'avais lu ça nulle part. Mais même si j'avais lu la nouvelle, je n'y aurais jamais cru », martèle Mina, en short, une tignasse épaisse de cheveux bouclés tombant sur sa nuque. Selon cette vendeuse en librairie, la société iranienne ne serait pas encore prête à accepter que les femmes se promènent la tête nue dans les rues. Même si elle sent que depuis sa naissance, en 1989, les mentalités ont évolué, « il y a toujours une peur chez les filles d'ôter le voile même en l'absence d'individus ou de la police aux alentours. Je pense que beaucoup de filles veulent juste éviter le discours moralisateur ou les insultes de certains hommes ».

 

(Lire aussi : Les tensions entre Rohani et les conservateurs prennent le pas sur la contestation)

 

« Les officiers là-bas n'arrêtent pas de crier »
La jeune femme est issue d'une famille non conservatrice. Sa mère ne lui a jamais imposé de mettre le hijab pour sortir dans la rue avant l'âge de 7 ans. Plus grande et rapidement plus mature que ses copines, sa présence dans la rue, les cheveux à l'air libre, ne passe pas inaperçue. « Les gens dans la rue me pointaient du doigt en disant : "Cette fille ne porte pas de hijab ! ". » Mina s'est fait arrêter quatre fois. La première fois, elle revenait de l'hôpital après avoir rendu visite à une amie. « Je marchais nerveusement et ils m'ont arrêtée parce que mon manteau n'était pas boutonné. »

La police l'emmène alors à Vozara, fameux poste réservé en partie à ce genre « d'infractions ». « Ces gens qui nous arrêtent, soit ils font simplement leur travail, soit ce sont des individus très religieux. Quand tu arrives, il y a un grand hall avec plein de filles qui attendent. L'atmosphère de Vozara est tendue. Les officiers là-bas n'arrêtent pas de crier sur nous. Certaines filles pleurent car elles sont effrayées de la réaction qu'auront leurs parents. Avant de me prendre en photo, on m'a demandé de porter mon manteau comme je le portais quand je me suis fait arrêter. Ensuite, ils ont pris ma carte d'identité, et il a fallu que quelqu'un de ma famille vienne me chercher avec un hijab convenable pour sortir », se souvient Mina. Selon Mehr News Agency, les amendes vont de 10 à une centaine de dollars et pour les récidivistes, il est possible d'être condamnée de 10 à 60 jours de prison.

Milad, jeune homme menu de 23 ans, n'est pas non plus vraiment favorable à la clause 638 du code pénal qui condamne « les femmes qui apparaissent dans des lieux publics et sur les routes sans porter le hijab islamique ». Il fait remarquer que plus qu'une question de droit, l'obligation du port du voile se fait via la pression sociale de la société. « Ça sera difficile pour celles qui feront le choix de ne plus le porter quand cela sera légalement permis. Je pense que beaucoup de gens continueront de les harceler pour cela et cela prendra des mois voire des années pour que cela cesse », ajoute-t-il.

 

(Lire aussi : Rohani : Ce serait insulter le peuple iranien que de dire que ses seules revendications sont économiques)

 

« Obtenir des opportunités »
Dans un café du nord de Téhéran, Rahil, 24 ans, et Ahmad, 28 ans, ont choisi un lieu non fumeur. Elle porte le tchador noir et lui, une longue barbe. Les deux fiancés sont favorables à l'obligation du port du voile de la femme iranienne dans la société. Rahil fait des études d'ingénieur. D'une voix calme, elle affirme que « porter le hijab est un comportement à adopter si tu veux obtenir des opportunités dans la société ». Dans les hautes sphères politiques et administratives, il est en effet inévitable pour une Iranienne de porter le traditionnel tchador noir. « Je ne fais pas de différence entre porter un pantalon, un tee-shirt ou cela », poursuit-elle. Rahil l'a également revêtu pour la première fois lors ses premiers jours de classe. « Les filles respectables l'ont toujours porté, même à l'époque du chah. » Son fiancé, salarié d'une entreprise de lavage de voitures, ne croit pas à une évolution de la législation. « Nous vivons dans un République religieuse et ce genre de loi ne sera jamais admis par les peuples et gouvernements étrangers », assure-t-il. Et d'ajouter : « Des femmes sans voile dehors, cela rendrait l'atmosphère mauvaise. En tant qu'homme cela vous rend faible. »

Mina, comme Rahil, ont pourtant déjà fait face au harcèlement de rue malgré leur tenue. « Ils présentent le tchador comme la solution pour éviter tout harcèlement de rue. Mais en réalité, une femme ici se fera toujours harceler quelle que soit sa tenue », précise Mina. « On ne peut pas forcer les femmes à se couvrir. Elles doivent simplement respecter la loi. Dans tous les autres pays du monde, si tu enfreins la loi, tu vas en prison. Ici nous sommes vraiment gentils avec celles qui ne le portent pas », conclut néanmoins Rahil.

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Yves Prevost

"La police ne permettra jamais à quiconque de mettre en danger la sécurité et la paix de la nation."
J'aimerais qu'on m'explique en quoi une femme sans hijab constitue une menace pour "la sécurité et la paix de la nation"!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ON DIRAIT UNE PARADE DE MODE DE L,OBSCURANTISME QUI S,APPROFONDIT DANS CETTE FACE... LA PIRE DES DEUX FACES DE LA MEME MONNAIE !

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