Au Liban, l'école privée en crise aiguë depuis l'adoption de l'échelle des salaires

Photo Nasser Trabulsi

Liban - rétro 2017

Les institutions catholiques se disent prêtes à respecter les droits des enseignants... mais demeurent intraitables sur les six échelons exceptionnels.

09/01/2018

Trois événements majeurs ont secoué l'école privée en 2017 : l'adoption de l'échelle des salaires en juillet et sa publication en août dans le Journal officiel sous le nom de loi 46, qui donne aux enseignants du privé et du public (et aux fonctionnaires) des améliorations substantielles de salaire et d'échelon ; la mise à l'écart, en juillet aussi, du président du syndicat des enseignants de l'école privée, Nehmé Mahfoud, suite à l'élection de Rodolphe Abboud, proche du Courant patriotique libre ; et enfin, le refus des écoles catholiques, qui représentent 70 % de l'enseignement privé, d'appliquer la loi dans son intégralité, vu les coûts élevés qu'elle occasionnera au niveau des salaires. Un refus qui n'a pas été suivi par tous. De grandes écoles privées laïques, orthodoxes et même catholiques ont annoncé leur décision d'accorder leurs droits aux enseignants. D'autres ont privilégié le dialogue.

La conséquence première de l'adoption de l'échelle des salaires au niveau du secteur éducatif privé a été l'émergence d'une crise profonde entre les directions d'établissements privés, les parents d'élèves et les enseignants.

 

L'État invité à subventionner l'école privée

Rassemblés en fédération dirigée par le père Boutros Azar, secrétaire général des écoles catholiques, les établissements scolaires soutiennent ferme qu'ils ne peuvent assumer les hausses de salaire et l'octroi d'échelons exceptionnels sans une augmentation des scolarités. « Une augmentation moyenne de 24 à 36 % au niveau des écoles catholiques », précise le père Azar à L'Orient-Le Jour. Autrement, les écoles gratuites et les petits établissements en zone rurale paieraient le prix fort. « Près de 350 établissements sont menacés de fermeture », avertit le père Azar. Dénonçant une « loi catastrophique, et peu claire, adoptée à la veille de la rentrée scolaire sans étude préalable », il invite l'État à assumer les coûts financiers de sa décision et à subventionner l'école privée, ne serait-ce qu'exceptionnellement pour l'année scolaire 2017-2018, sur base du principe « unité de législation implique unité de financement ».

C'est l'octroi de six échelons exceptionnels aux enseignants (grades en fonction des diplômes et de l'ancienneté) qui a provoqué l'ire des écoles catholiques. Ces dernières considèrent en effet que « seuls les enseignants du public ont droit à ces échelons, histoire de rectifier l'injustice dont ils sont victimes par rapport à leurs confrères du privé ». Après avoir totalement rejeté la loi, elles ont jeté du lest en novembre et se disent même soucieuses de respecter le droit des enseignants. Elles font part désormais de leur volonté d'appliquer la loi, exception faite des six échelons, dès le mois de décembre 2017.

 

Un syndicat sans le moindre pouvoir

Face à l'entêtement des écoles catholiques, même entêtement de la part des enseignants. « La loi 46 doit être appliquée dans son intégralité », martèlent-ils. Leur arme ? La menace d'escalade, le recours à la grève. Les trois jours de grève décrétés les 2, 28 et 29 novembre n'ont pas débloqué la situation. Ils craignent que cette mesure ne se retourne contre eux, car elle est peu populaire. Sans compter que nombre d'établissements interdisent la grève, sous peine de licenciement. Ils sont aussi tenus à la gorge par les appels répétés des instances éducatives à l'adoption d'une législation indépendante pour le secteur privé. Les enseignants envisagent désormais de se tourner vers la justice. Mais là aussi, le bât blesse. Aujourd'hui représenté par Rodolphe Abboud, le syndicat n'a pas le pouvoir de porter plainte au nom des enseignants lésés. « Nous ne sommes pas un ordre. Nous n'avons pas le pouvoir de présenter une plainte collective, déplore le syndicaliste. « Chaque enseignant devra donc trouver le moyen de faire valoir ses droits. » Il faut aussi dire que M. Abboud peine à faire entendre sa voix. L'influence de l'ancien président du syndicat, Nehmé Mahfoud, est encore trop importante, sans oublier que ce dernier, réputé pour ses talents d'orateur, occupe encore une place de choix sur la scène syndicale. Résultat, les divisions minent l'action enseignante, sciemment sabotée par les politiques.

De leur côté, les parents d'élèves tentent en vain de faire bloc contre une hausse des scolarités. À moins d'être dans la fonction publique, ils n'ont pas bénéficié de la moindre augmentation de salaire. Ils ont même subi une hausse d'impôts pour financer l'échelle des salaires des fonctionnaires. Mais ils ne parviennent toujours pas à former une coalition assez solide pour faire pression sur les directions d'écoles. Il faut dire que les comités de parents d'élèves élus jouissent d'une indépendance limitée face aux institutions.

 

Faute de parvenir à une solution acceptée de tous, le monde de l'éducation privée se déchire, avec ses 700 000 élèves. À tel point que le dialogue est aujourd'hui quasiment rompu entre le secrétariat général des écoles catholiques et le syndicat des enseignants des écoles privées, sur fond de blocage des indemnités de fin de service à quelque 800 enseignants qui viennent de prendre leur retraite. La médiation lancée en septembre par le ministre de l'Éducation, Marwan Hamadé, n'a toujours pas porté ses fruits, et sa proposition d'étaler dans le temps les effets de la grille des salaires n'a pas encore trouvé preneur. Mais il persiste et signe : « C'est la meilleure solution pour que soient respectés les droits des enseignants, des écoles privées et des parents d'élèves », dit-il à L'OLJ.

Aujourd'hui, toutes les parties se tournent vers la plus haute autorité du pays, le chef de l'État, Michel Aoun, qui avait lui aussi invité au dialogue. L'année 2018 verra-t-elle la résolution de la crise aiguë de l'école privée ?

 

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