Une architecture enracinée dans le passé, avec son socle de briques typiquement hambourgeois, dernière trace de ce qui fut un entrepôt de thé, de tabac et de cacao. Mais ce bâtiment dédié à la musique, délicatement posé sur le fleuve, est aussi d'un remarquable futurisme, avec son édifice de verre haut de 110 mètres et son toit qui imite une vague immobile. Inaugurée cette année, l'Elbphilharmonie de Hambourg est pour Chanel l'illustration minérale d'une collection qui concentre elle aussi passé, présent et futur en un seul geste. Les défilés Métiers d'art sont dédiés à la fois à l'histoire de la griffe et au savoir-faire de ses maîtres artisans, ainsi que des derniers ateliers parisiens rachetés un à un et placés sous sa bannière.
Gabrielle et Corto
S'il reconnaît que Hambourg ne ressemble plus à la ville dans laquelle il a grandi, Karl Lagerfeld n'en est pas moins fier du monument architectural qui a contribué à conférer à ce carrefour portuaire son statut de capitale culturelle de l'Allemagne. Attiré donc par le bâtiment autant que par l'histoire, le créateur a imaginé une collection inspirée de la marine traversée par l'ombre élégante de Corto Maltese. Sur les images du port de Hambourg, il glisse les silhouettes des équipages de la marine marchande qu'il chahute du modernisme de Chanel. Il revisite leur vestiaire, détourne leurs cabans, leurs pantalons à pont, marinières et casquettes immuables. Si l'esprit de Gabrielle Chanel – elle qui vola aux hommes la marinière et le caban – n'est pas loin, Karl Lagerfeld élargit encore ce vocabulaire du masculin/féminin en multipliant les détails et réinventant les codes de la maison pour créer une attitude unique, audacieuse, assumée et ultraféminine. C'est une ligne pure et élancée, une allure ponctuée de cols marins, vestes plus ou moins appuyées, longues redingotes, minijupes ou pantalons extra larges qui se dessine dès lors pour féminiser cet équipage de 76 « marins qui n'ont pas pris l'eau », s'amuse Karl Lagerfeld. Une casquette vissée sur le crâne et parfois voilée d'un foulard de tulle, les mains couvertes de mitaines, elles passent les jambes gainées de grandes chaussettes tricotées et de souliers Richelieu à talon bobine et nœud en perles.
(Pour mémoire : Un livre sur les livres de Chanel)
Boutons-boulons
Le tweed s'accompagne de drap de laine, de cachemire ou de flanelle, le crêpe de soie alterne avec la mousseline ou le jersey discrètement scintillant. Les motifs des tissages s'inspirent des briques des immeubles qui cernent les docks du port ou des superpositions de containers multicolores arrivés par cargos, les boutons prennent la forme de boulons précieux, les tressages de fils de laine se muent en cordages duveteux. Les plumes, broderies, strass, nacre et perles appellent à une soirée chic à l'Elbphilharmonie. Noir, beige, gris ou marine, brique, éclats d'or ou de rouge, rayures tennis ou marinières composent une palette tendue et minimaliste.
Cabans et pantalons à pont
Envasée, la veste Chanel se fait caban. Une autre, plus longue et à col haut, est cintrée haut à la taille pour mieux s'élargir ensuite. Le pantalon à pont prend de la largeur et se décline en court ou long, gansé d'une bande smoking en gros grain quadricolore. À l'inverse, la jupe droite devient « jupe de marin » comme l'appelle Karl Lagerfeld avec une taille marquée d'un double boutonnage à pont.
Le tailleur de tweed iconique est orné d'un col marin noué d'une cravate régate et se porte avec une minijupe. Un autre se love dans le cachemire, le col fermé de rangées de perles. Les tailleurs pantalon en laine aux rayures tennis verticales ou horizontales sont fermés d'un col officier et de poignets ouverts sur un trompe-l'œil en piqué de coton blanc. Le spencer du capitaine réchauffe une combi-pantalon large. Sa redingote longue est en velours de laine côtelé ou en tweed tricoté. Son manteau longiligne affiche une veste en trompe-l'œil et ses pardessus à dos légèrement bombé s'affichent en tweed à carreaux ou lainage côtelé marine fermé de boutons boulons. Certaines vestes et certains pantalons sont pailletés, en tweed tissé orange brillant, et rappellent les quartiers chauds de Hambourg, ceux où vont se réfugier les marins à terre et écouter un air d'accordéon, instrument d'ailleurs transformé par Karl Lagerfeld en petit sac à bandoulière.
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