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Idées

La fin de la « république marchande » rêvée par Rafic Hariri ?

Commentaire
25/11/2017

Les pressions saoudiennes sur le Premier ministre Saad Hariri ont presque eu gain de cause d'un court état de grâce : en annonçant sa démission à Riyad, le 4 novembre, c'est le mythe de l'unité nationale libanaise qui est encore mis à mal. Saad Hariri a certes « suspendu » mercredi sa démission, mais le Liban n'est pas loin de renouer avec une politique du vide caractéristique des années post-2005, même si c'est plus traditionnellement la présidence de la République qui est vacante...

Saad Hariri s'était donné la stature progressive d'un homme de compromis. À terme, ce fut aussi la figure d'un homme seul. En acceptant, en décembre, de diriger un gouvernement d'union nationale intégrant le Hezbollah, il a accru les tensions qui traversaient le courant du Futur et entrait de plus en plus en contradiction avec les grandes lignes de force régionales, structurées par le conflit entre l'Arabie saoudite et l'Iran.

Mais Saad Hariri n'est pas seulement la victime de pressions saoudiennes ou des contradictions internes du jeu politique libanais : il porte à bout de souffle un courant du Futur en manque de récit historique – notamment pour la communauté sunnite, qu'il peine de plus en plus à mobiliser.

 

(Lire aussi : Démission de Hariri : le sursis va-t-il s’éterniser ?)

 

Récit sunnite
Le leadership de la famille Hariri n'est pas en totale continuité avec l'héritage des générations qui l'ont précédé. Le père de l'indépendance, Riad el-Solh (1894-1951), pensait un Liban inséré dans son environnement arabe – en même temps qu'il posa les bases d'un service public libanais pour toutes les confessions, comme le rappelle l'historien Ahmad Beydoun. Dans les années 1950, la communauté sunnite libanaise avait ses grands récits : le parti des Najadeh de Adnane al-Hakim s'inscrivait dans une narration nationale et arabiste ; dans les années 1970, le nassérisme égyptien eut ses enfants sunnites libanais (les Mourabitoun d'Ibrahim Qoleilat) ; et à la même époque, les jeunes générations sunnites se raccordaient aisément à la dynamique révolutionnaire emmenée par l'OLP. Les sunnites du Liban avaient donc leur grand récit historique : il était arabe, parfois développementiste – le socialisme nassérien – ou s'accordait avec de grandes dynamiques populaires régionales.

Saad Hariri, quant à lui, hérite simplement du projet néo-libéral de son père, adossé aux capitaux du Golfe : celui d'une « république marchande » libanaise, selon les termes de l'écrivain Michel Chiha (1891-1954). Rafic Hariri pouvait cependant se prévaloir de ses origines populaires, d'un engagement passé dans les rangs du Mouvement des nationalistes arabes, de la figure d'un Rockefeller libanais attaché à la reconstruction du Liban post-guerre civile. Les années 1990 fonctionnaient selon un partage des tâches : le Premier ministre Rafic Hariri soutenait officiellement la résistance militaire d'un Hezbollah au sud du Liban occupé, et pouvait inscrire ses mandats dans un grand récit relatif au conflit israélo-arabe et à la cause palestinienne. Cela n'empêchait pas une opposition sur les volets économiques, mais la complémentarité fonctionnait – jusqu'à un certain point.

Né à Riyad, Saad ne peut avoir ces prétentions : il est « l'héritier de ». Il peut bien essayer de mobiliser la communauté sunnite libanaise, mais il manque d'une véritable narration historique et sa base populaire s'érode. Dénoncer la Syrie et l'Iran, certes, mais le soutien saoudien, a fortiori à l'aune du récent rapprochement de Riyad avec Israël, devient plus handicapant que par le passé. La « modernisation de l'autoritarisme » saoudien que décrit bien le politologue Stéphane Lacroix ne fait pas un projet politique porteur à l'échelle régionale. La rhétorique antiaméricaine et antichiite des salafistes radicaux concurrence un courant du Futur qui ne propose pas d'utopie concrète.

Quant à la «république marchande » libanaise rêvée par Hariri père, elle est à l'image de la compagnie qui fit sa fortune, Saudi Oger : criblée de dettes et ayant dû fermer officiellement ses portes en juin. Ce que l'historien américain Mike Davis a pu nommer un « stade Dubaï du capitalisme » libanais se traduit surtout par un surendettement national chronique, et un accroissement des inégalités et des écarts de richesse – affectant particulièrement les classes populaires sunnites du Akkar.

 

(Lire aussi : Liban-Arabie saoudite : chronique d’un divorce annoncé)

 

Marteau saoudien, enclume salafiste
En l'absence de grand récit national et communautaire, Saad Hariri est devant un problème désormais insoluble. L'une des options serait de mobiliser contre le Hezbollah, et faire de l'épouvantail iranien le cœur de la politique libanaise. En ce cas, il renoncerait à un pouvoir fondé sur l'idée d'un compromis communautaire avec les chiites. Au pire, il s'engagerait dans une logique de confrontation avec le Hezbollah, à l'instar de Fouad Siniora dans la seconde moitié des années 2000 – ce qui se solda par un échec cuisant et la paralysie de la vie politique.

Ou bien la direction du courant du Futur choisit le compromis national, l'idée de Saad Hariri depuis 2015. Mais cette option a montré ses limites : il s'est retrouvé débordé par un front du refus allant des courants fondamentalistes sunnites libanais les plus radicaux – le cheikh Assir à Saïda – à des figures de son propre parti (Moustapha Allouche, Mouïn Merhebi) lui reprochant de faire trop de concessions à ses adversaires. La politique saoudienne a fait le reste.

Le courant du Futur est aussi venu à bout de sa logique originelle de dénonciation systématique d'une mainmise syrienne sur le Liban, malgré le retrait militaire de 2005. En 2017, cette stratégie ne porte plus : la coalition du 14 Mars voulait voir la Syrie hors du Liban : la ruse de l'histoire fit qu'au final, ce fut un parti libanais à dimension régionale qui imposa sa marque en Syrie.

Saad Hariri est ainsi pris entre le marteau d'une Arabie saoudite puissante et soucieuse de son influence régionale, une logique d'État, et l'enclume d'un radicalisme salafiste qui a un projet et une utopie – fût-elle mortifère. Le rêve d'une « république marchande » portée par son père a, lui, fait long feu.

 

Ce texte est une version raccourcie, en accord avec l'auteur, d'une tribune publiée le 22 novembre sur le site internet The Conversation.

 

Docteur en études politiques de l'EHESS (Paris) et chercheur associé à l'Institut français du Proche-Orient.

 

 

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Saliba Nouhad

En effet, le jeune Saad n’allait nulle part auparavant: il faisait piètre figure de soumis et sans aucune autorité dans ce gouvernement soi-disant de compromis et la rue sunnite devenait assez frustrée et en perte de repères...
Il voulait faire ressusciter l'idée de « république marchande » de son père, mais la vache à lait Libanaise était exsangue, Solidere n’allant nulle part, économie à terre, dette nationale insurmontable...
Il est probable que ce coup de poker de sa démission le remettra en selle, lui faisant retrouver l’envergure de leader sunnite incontesté de son père, donc bien pensé, mais jusqu'où ce bluff peut aller et en a-t-il la personnalité et le courage?
Où ça passe ou ça casse: l’avenir nous le dira.

FAKHOURI

" L'espérance est une joie qui ne s'use pas. "

Marcel Aymé

Beauchard Jacques

Décliner la politique de distanciation suivant la maîtrise des figures de l'ennemi peut nourrir un récit politique fondateur du Liban aujourd'hui....

Sarkis Serge Tateossian

Instructif, un article enrichissant, merci

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UNE ETUDE QUI SE CONCENTRE SUR UN DES ASPECTS QUI MORTIFIENT LA VIE POLITIQUE, ECONOMIQUE ET SOCIALE DU PAYS, PARTANT DES COMPORTEMENTS DE SAAD HARIRI, ET QUI OUBLIE LES GRANDES CAUSES QUI EN SONT LES VRAIS MOTEURS...

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