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Culture

De Ersal, village de tous les maux, Hala Ezzeddine descend au paradis

Exposition

Quelque chose d'une puissance fondamentale constitue le vecteur cardinal de chacune de ses toiles : la lauréate du prix L'OLJ-SGBL (Génération Orient) 2016 offre à voir à la galerie Agial*, une œuvre intense et troublante à la fois.

Danny MALLAT | OLJ
06/11/2017

Quand on la sollicite pour la faire parler d'elle et de son travail, Hala Ezzeddine trouve l'exercice difficile, presque autant que ne l'a été son parcours. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le trajet détonne franchement dans cet univers qui est le sien. Dans le langage familier, il est d'usage de « descendre en enfer », mais l'artiste défraye les chroniques et les coutumes linguistiques. De Ersal, village de tous les maux, à Beyrouth, capitale de tous les possibles, elle descend vers le paradis. Sauf qu'elle ne fait pas le chemin toute seule, une dizaine d'enfants l'accompagnent. Elle les a d'abord portés dans son cœur, ensuite dans ses yeux, les a enfermés dans son atelier, a ouvert un jour la fenêtre de la création pour les laisser s'échapper et reprendre vie sur ses toiles.

Les autres, ce n'est plus l'enfer

Ses premières armes, elle les fait seule dans un 50 mètres carrés sous le regard protecteur de deux personnes qui lui donneront du cœur au ventre. Fatima el-Hage : « Sans elle, je ne suis rien, reconnaît l'artiste, elle a été mon mentor, ma mère, mon support et mon refuge. » Et Ayman Baalbaki : « Et quoi de plus gratifiant que de gagner le regard stimulant d'un artiste accompli ? » Elle prend son envol, amputée de sa famille et de son village, démembrée de ses repères mais forte de ses ambitions, de ses rêves en puissance et de ses deux béquilles bienveillantes qu'elle posera un jour pour continuer l'aventure en solo. Après avoir vécu et vaincu l'expérience Génération Orient en 2016, Hala Ezzeddine en ressort plus aguerrie, déterminée, et la timidité cédera la place à la velléité. Elle avoue : « Mon moral était très fort, le public commençait à découvrir mon travail, et l'on me sollicitait pour venir visiter mon atelier. » Hala Ezzeddine abandonne l'enseignement dans son village natal, quitte ses élèves pour mieux les retrouver et se consacre entièrement et religieusement à la préparation de sa première entrée d'artiste. Elle admet en toute humilité : « Jamais je n'aurais cru que le chemin de Ersal à Beyrouth me mènerait un jour jusqu'à la galerie Agial et que je gagnerais la confiance de Saleh Barakat, propriétaire de la galerie et révélateur des plus grands talents. »

Hymnes à la vie

Partager ce qu'elle a vécu, c'était le rendre concret. À l'huile, à l'aquarelle, à l'encre de chine ou à l'acrylique, une série d'étranges enfants qui n'ont rien de serein, tous âgés entre huit et douze ans, semblent gagner en âge et en maturité par l'énergie qui gronde en eux et l'acuité de leur regards expressifs. Ils portent en eux le germe de la misère, mais sur le papier labouré de ses traits puissants, Hala Ezzeddine réussit à faire émerger par-delà leurs figures tristes, la fougueuse vitalité qui les habite. Les figures, souvent saisies de face, semblent regarder le visiteur avec d'autant plus d'intensité de façon à forcer son attention sur leurs expressions. Plutôt que le désir de faire passer un message, l'artiste laisse le soin aux enfants et à leurs regards de parler d'eux mêmes et de dénoncer une vie dans l'absence de l'innocence, dans l'incertitude du cœur, tous victimes d'une anesthésie affective.

Il est vrai que son œuvre est traversée par un expressionnisme noir, mais il reste néanmoins porteur d'une question : comment ne pas être sensible aux appels de détresse que nous renvoient ces enfants ? Sauf que l'artiste, avec densité et passion, réussit à faire surgir d'intenses hymnes à la vie, déployés avec fulgurance sur la toile et à leur conférer une identité propre. Après les avoir croqués sur de petits cahiers de sketch durant les heures de cours, Hala Ezzeddine prend le parti de ne pas les confiner dans une salle de classe ou ailleurs : « Ce ne sont pas de simples écoliers, ils n'appartiennent à aucun lieu, à aucun endroit, à aucun espace, et mènent une vie qui ne leur est pas destinée, d'où la contradiction. La leur et celle qui rejaillit dans mon travail, celle qui a m'a permis de m'affranchir et de me libérer. » Placée avec la nature en arrière-plan, certains ont l'air d'assumer leur condition, d'autres affichent des relents d'innocence, mais tous sont libres désormais, et cela grâce à Hala Ezzeddine, à l'amour qu'elle leur porte et à son talent qui la portera loin.

À la galerie Agial, Hamra. Jusqu'au 25 novembre.

 

 

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