L’édito de Michel TOUMA

Colère et balbutiements

L’édito
Michel TOUMA | OLJ
31/10/2017

Soyons lucides : il serait erroné d'attribuer une trop grande portée au frétillement de fronde exprimé au sujet de la politique syrienne du Hezbollah par des habitants de Hay el-Sellom, dans la banlieue sud de Beyrouth, fief du parti chiite pro-iranien. Nous sommes très loin de la contestation populaire, mais les propos critiques à l'égard de Hassan Nasrallah exprimés haut et fort sur les ondes de chaînes locales reflètent, ou plutôt confirment, un malaise, ou tout au moins un flottement, ressenti à l'état latent au niveau d'une partie de la rue chiite. Et dans ce cadre, il serait tout aussi erroné d'occulter et de balayer de la main ces balbutiements de colère. Un intellectuel chiite indépendant soulignait fort à propos à L'Orient-Le Jour qu'un tabou avait été brisé sur ce plan.

Nul ne saurait contester qu'en termes de professionnalisme dans l'action politique, de vision d'avenir claire, de stratégie bien définie et d'engouement de ses cadres, le Hezbollah pourrait être considéré comme un modèle de parti politique très performant, et cela indépendamment de ce que l'on pourrait penser de son idéologie transnationale, de ses méthodes miliciennes et de sa ligne de conduite faisant fi des intérêts libanais. Le capital dont bénéficie ce parti risque d'être, cependant, bradé par une attitude de déni à l'égard de certaines réalités objectives.

La petite histoire contemporaine du Liban a apporté la preuve qu'aucune communauté, aucune faction locale, aucune puissance régionale n'a pu imposer dans la durée ses quatre volontés aux autres composantes du tissu social libanais. Aussi puissant qu'il puisse être aujourd'hui, le Hezbollah ne saurait continuer à prendre tout le pays en otage comme il le fait depuis plus d'une décennie. Il ne saurait continuer à imposer à sa base populaire, et à l'ensemble des Libanais en général, de vivre dans une situation de guerre permanente, d'accepter la logique de société guerrière, sans perspectives et sans horizons, pour sauver le régime Assad ou transformer le Liban en instrument de la stratégie expansionniste du pouvoir autocratique des mollahs iraniens. Il ne saurait continuer à imposer manu militari ses options sans tenir compte de l'effet politiquement déstabilisateur et économiquement dévastateur de cette ligne de conduite fondée sur l'allégeance inconditionnelle aux pasdaran et au guide spirituel de la République islamique en place à Téhéran.

L'incident de Hay el-Sellom n'est, certes, pas la manifestation d'une réalité bien ancrée et largement répandue sur le terrain. Pas encore... Mais il pourrait être un indice précurseur, un timide balbutiement salvateur. Jusqu'à quand les familles et les jeunes chiites (et avec eux tous les Libanais) continueront-ils, en effet, à accepter de payer le prix des guerres et des combats sans fin menés par le Hezbollah, de ses aventures guerrières un peu partout dans le monde arabe et des opérations non avouables en Amérique latine ou ailleurs dans le monde ?

À l'évidence, un tel état d'âme ne manquerait pas d'être perçu avec mépris et un sourire dédaigneux si l'on se plaçait exclusivement dans une optique géostratégique régionale du jeu des nations. La guerre libanaise nous a toutefois appris que les relations entre les composantes locales fondées sur la seule logique d'un rapport de force régional ne peuvent être qu'éphémères car, précisément, tributaires d'un bouleversement susceptible de se produire à n'importe quel instant dans une région aussi mouvante que le Moyen-Orient.

Un député sunnite du Liban-Nord soulignait il y a quelque temps qu'en 1982, lors du siège israélien de Beyrouth-Ouest et face à la passivité des « pays frères » durant cette phase cruciale, nombre de responsables politiques sunnites ont compris que l'intérêt durable de leur communauté ne réside plus dans la recherche d'un soutien arabe externe – Nasser, l'OLP, la Syrie etc. – mais plutôt dans le pari libanais, dans l'établissement de relations équilibrées et bien comprises avec les partenaires locaux. C'était peut-être, estime le député sunnite, le déclic annonciateur – et inconscient, au niveau populaire – du lent processus qui débouchera sur la révolution du Cèdre. Le Hezbollah ne semble pas en mesure d'effectuer dans le contexte présent un cheminement similaire. Il en est empêché par sa doctrine théocratique et par l'acte d'allégeance absolue qu'il a fait à l'égard du guide suprême iranien lors de sa fondation au milieu des années 80 du siècle dernier. Pourtant, il faudra bien un jour qu'il mise lui aussi sur l'option de paix civile et de relations équilibrées avec le hinterland libanais plutôt que sur d'éphémères stratégies régionales dont le Liban ne cesse de payer le prix fort.

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Marionet

Bien vu!

gaby sioufi

experiences passees = lecons apprises ?
faut trop y croire .
preponderance d'une composante sur les autres , Impossible , ephemere?
C relatif n'est ce pas ! 15 ans? 25 ans ? 45 ? C quoi la periode a laquelle l'ephemere s'appliquerait il ?
Israel pr ex , ca fait 70 ans qu'il est la, tjrs couve pr les monde presque entier.
l'Iran ? et si jamais la doctrine obama tiendrait tjrs lieu de politique US , doctrine qui veut que les persans DIRIGENT ces arabes impossibles ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL S,EN FOUT SI LE PAYS EST DETRUIT COMPLETEMENT TANT QUE CELA SATISFAIT LE FAKIH ET SES REVES HEGEMONIQUES !

Saliba Nouhad

Très bien dit...
Mais c'est peut-être rêver en couleurs que d'imaginer ce parti dont l'idéologie théocratique rigide, authoritaire, et guerrière, pourrait faire autre chose que continuer sur sa lancée et subir les diktats de Téhéran de qui sa survie en dépend et ça va continuer en allant de mal en pire...
Aucune place à de l'opposition nationaliste: on voit en effet un certain mécontentement populaire, mais vite étouffé dans l'œuf, et gare à celui qui descendra dans la rue: on a gagné beaucoup d'expérience sur comment mater dans la terreur et par les armes toute critique en fréquentant de très près le boucher de Damas!

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