Culture

Diran, un d’Artagnan de la plume*...

Vient de paraître

Sous l'impulsion et l'égide de sa fille Sylvia Agémian, sort un livre hommage au caricaturiste politique.
Sans doute le plus incisif et drôle des mousquetaires de la démocratie...

25/10/2017

Bien avant Pierre Sadek et Stavro, Diran (1904-1991), virulent pourfendeur du monde politique, a raconté avec une verve truculente et de fines pointes l'histoire du Liban moderne, surtout celui d'avant-guerre, des derniers jours de l'Empire ottoman à l'indépendance, en passant par le mandat français. Dans sa longue carrière qui s'étend sur plus de soixante ans de publications soutenues (en français, arabe et arménien), il ne faut pas oublier, surtout pour ceux qui s'en souviennent encore, qu'il est l'heureux père, entre ruse et férocité, des impayables personnages de Ghantous et Abou Tannous. Sans omettre le Katch Nazar, sémillant arménien à la candeur et à la poltronnerie légendaires d'un Tartarin de Tarascon, mais habile ouvrier de ressorts et d'intrigues... Personnages emblématiques du brave et débrouillard Libanais dont les dires et réactions ont provoqué des montagnes de sourires autant parfois que de foudroyantes ires...
« On naît caricaturiste, on ne le devient pas... » C'est sous ce label que se déploient les innombrables dessins de cet autodidacte, féru de théâtre – qui maîtrisait aussi parfaitement la langue de Goethe pour avoir assidûment fréquenté l'école allemande dans son enfance –, dans un ouvrage de 197 pages intitulé Diran, caricaturiste**, imprimé 113 ans après sa naissance par Chemaly & Chemaly et édité par sa fille Sylvia Agémian.

Petit flash-back pour narrer ce parcours riche, diversifié, joyeusement impertinent. Sans une seule note de gratuite méchanceté ou de vulgarité. Né en 1904 à Alep, adolescent déjà, il affine ses crayons dans le prestigieux hebdomadaire satirique Gavroche sur les rives du Bosphore. Établi, par la suite, à l'âge de vingt-deux ans, au Liban, il accède par la grande porte au journalisme et collabore, dans une voie royale, avec L'Orient, Le Jour, Le Soir, La Revue du Liban, Astag, Ayk, an-Nahar, as-Sayad, ad-Dabbour...

 

Croqueur des personnalités
Vaste panel journalistique trilingue qui touche tous les intellectuels et les gens du peuple de tous bords. Avec des sujets sociopolitiques qui ne laissent guère indifférent. Il sera le croqueur des personnalités les plus éminentes, les plus en vue, et cela va de Kamal Joumblatt à Abdallah Yafi, en passant par Béchara el-Khoury, Camille Chamoun, Charles Hélou, Fouad Chéhab, Sleiman Frangié, Magid Arslane, Raymond Eddé, Sabri Hamadé.... Et on n'a pas tout dit de l'hémicycle car la liste de la nomenclature est loin d'être exhaustive. Avec une palme d'honneur pour ce décoiffant portrait de Linda Sursock, catogan roux au haut de la tête, profil aristocratique avec lippe dédaigneuse et bijoux tintinnabulants aux oreilles et un cou protégé par un léger double menton. Ami des artistes, il laissera des images saisissantes de vérité, entre autres, sur l'écrivain William Saroyan et les peintres Mathieu, Paul Guiragossian et Dikran Dadérian...Tout le sérail politique, culturel et mondain a été emboîté dans son calame, comme un éblouissant tour de prestidigitation! Ce qui ne veut pas dire non plus que son encre n'a pas brisé les limites des frontières locales pour atteindre Nasser, Roosevelt, Churchill, Nixon, de Gaulle et Pompidou...

Dessins (l'aquarelle a renforcé les nuances), ébauches, croquis, bandes dessinées (il en fut un des premiers artisans), caricatures (avec emploi des lettres ou des chiffres) par milliers (sa fille Sylvia dit qu'il dessinait tout le temps, partout et sur tout ce qui lui tombait sous la main !) ont été au départ de ce tri de 250 pièces pour composer ce livre. Et l'on comprend dès lors que la tâche ne fut pas facile tant le choix était vaste et complexe.

Cinq chapitres sont la charpente de l'ouvrage. Pour l'éclairage d'une carrière partie en trombe, les signatures alternent d'André Bercoff à Samir Moubarak en passant par Saad Kiwan, Sylvia Agémiam, Samir Sayegh, André Kécati et Nichan Bechiktachlian.

 

L'art mitrailleur
Un livre édité avec cœur et élégance. Sylvia Agémian, ancienne conservatrice adjointe du musée Sursock, rend ici hommage à Saad Kiwan, présent derrière ces pages en tant « qu'auteur, traducteur, graphiste, chercheur de trouvailles typographiques... Tout cela pour démontrer que la caricature n'est pas un art mineur... » Certainement pas mineur, cet art mitrailleur, agitateur des consciences ! Et on l'a vu récemment, avec Charlie Hebdo et d'autres caricaturistes martyrs, on peut en mourir tant la décharge des images est forte...

Les mots, les témoignages et les analyses sont certes éclairants, mais il y a surtout l'œuvre dessinée. D'une éloquence sans appel. Un régal d'humour, de finesse, d'observation, de souplesse, de liberté, de panache et de virtuosité des traits. Pour parler de la nature humaine et de la comédie qui s'ensuit.

Un livre qui enferme, en toute bienveillante malice, ironie, dérision et quelques assaisonnements adroitement dosés, l'histoire du Liban. Avec de désopilants dessins dignes d'une anthologie. À garder précieusement entre les mains (quoique de manipulation peu confortable due à la rigidité d'une couverture cartonnée) et sur les étagères des bibliothèques. Pour (re)découvrir Diran, les échos du monde, du siècle ainsi que le pays du Cèdre dans son entité plurielle.

*Le titre de l'article, « Diran, d'Artagnan de la plume », est emprunté à André Kécati dans son portrait-charge paru dans les colonnes du Soir.
**Une signature de « Diran, caricaturiste (1904-1991) » aura lieu le 4 novembre 2017 au Salon du livre, à 17h, au stand de la Librairie Antoine.

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