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Liban

De l’histoire mouvementée des frontières libano-syriennes...

Entretien

L'historien Issam Khalifé dénonce le laxisme des responsables libanais et l'hypocrisie des grandes puissances.

16/10/2017

Lors de la bataille « Aube des jurds » lancée par l'armée contre les combattants de l'État islamique dans les jurds de Ersal et de Ras Baalbeck qui y avaient trouvé refuge dans le no man's land qui sépare le Liban de la Syrie, la question de la délimitation des frontières s'est de nouveau posée avec acuité.

Plusieurs voix se sont élevées pour dire que la ligne de démarcation entre les deux pays voisins était indéterminée et qu'une coordination avec l'armée syrienne qui venait de lancer l'assaut contre les jihadistes de l'autre côté de la frontière s'imposait. D'autres évoquaient au contraire une délimitation claire et précise effectuée il y a quelques années par l'armée libanaise.

Ce débat sur la question des frontières avec la Syrie a relancé de plus belle le dossier sensible de la relation entre les deux pays voisins et l'acharnement de la Syrie à ne pas reconnaître, depuis sa consécration en 1943, l'indépendance effective du Liban et sa souveraineté. Ce sujet sensible a également fait ressurgir dans la mémoire collective des Libanais les sempiternelles chicanes autour de la propriété des fermes de Chebaa, situées à cheval à la frontière libano-syrienne. Occupée par Israël, cette région a servi durant de longues années d'alibi au Hezbollah pour justifier la poursuite de la résistance contre « l'occupant sioniste ».
Bien que prouvée par nombre de documents officiels, la libanité des fermes de Chebaa – autour de laquelle Damas entretient le mystère depuis 2000, date du retrait d'Israël du Liban-Sud – est restée un sujet de controverse.

Dans un entretien accordé à L'OLJ, l'historien et professeur d'université, Issam Khalifé, nous entraîne dans les coulisses de la gestation des frontières libanaises de part et d'autre et décortique le contexte historique et géopolitique de délimitation et de démarcation des frontières.

(Lire aussi : Issam Khalifé, un ancien leader estudiantin qui a su concilier le parcours intellectuel et le travail de la terre)

Une souveraineté hypothéquée

C'est au cours de la conférence de San Remo en 1920, puis dans le cadre du traité de Lausanne de 1923, que les frontières entre le Liban et la Syrie ont été définies et délimitées, rappelle M. Khalifé. Or,souligne l'historien, les cartes tracées à l'époque par des experts français n'ont jamais été officiellement avalisées par la Syrie du fait de son refus de reconnaître le Grand Liban.

Par la suite, la conférence d'Alexandrie de 1943 qui a été suivie du protocole d'Alexandrie ayant pavé la voie à la naissance de la Ligue arabe, est venue consacrer, dans une clause spéciale sur le Liban, ses frontières naturelles et sa souveraineté. C'était la condition posée par le Liban pour adhérer à la Ligue arabe.
« Au départ des négociations, Saadallah el-Jabiri, Premier ministre syrien, avait émis des réserves. Mais dès qu'il a reçu des assurances que le Liban, représenté lors de ces pourparlers par Moussa Moubarak, allait se soustraire au mandat français, el-Jabiri a fini par avaliser le protocole. La Syrie avait ainsi accepté, bon gré mal gré, les frontières libanaises dès 1943 », relate M. Khalifé.
Ce dernier explique l'attitude ambivalente de la Syrie par ce qu'il appelle la « stratégie dualiste » adoptée à l'époque par Damas : officiellement, le Liban venait d'être reconnu dans ses frontières à la seule condition qu'il coupe le cordon avec le mandataire français. « Mais implicitement, la Syrie entendait poursuivre les efforts en direction de l'annexion du Liban », dit-il.

Revenant sur l'histoire du tracé des frontières entre les deux pays, l'historien, qui a publié en 2004 un ouvrage spécialisé sur le sujet, tient à rappeler « le travail de titan effectué durant le mandat français, en matière de définition et de démarcation ».
« Des comités libano-syriens ad hoc avaient été formés pour démarquer les frontières entre le Liban et la Syrie, c'est-à-dire, entre l'État des Alaouites, l'État de Damas et le Liban, car c'est ainsi qu'était désignée la Syrie à l'époque avant d'être unifiée en 1923 », précise M. Khalifé.

(Lire aussi : Les déplacés syriens et le terrorisme au centre de la visite de Aoun au Koweït)

Dès cette époque, les frontières étaient donc claires et précises. Ces comités étaient formés de juges fonciers libanais et syriens qui étaient accompagnés de topographes et de moukhtars concernés dans les deux pays pour discuter des points de démarcation. Toutefois, et c'est là où réside le problème, dit M. Khalifé, ces frontières n'ont jamais été "fixées", la fixation étant une procédure qui survient après la délimitation puis la démarcation sur vérification du tracé sur le terrain, et qui consiste pour les deux parties à rédiger un procès-verbal qu'elles doivent également contresigner pour être ensuite envoyé à la Direction des cartes au siège de l'ONU.

Pour résumer, poursuit l'historien, « la frontière entre le Liban et la Syrie a été définie, délimitée et démarquée, mais n'a jamais été fixée par les deux parties, la Syrie n'ayant jamais voulu aller jusqu'au bout du processus ».

Des milliers de documents

Revenant à la zone dite du jurd, ce no man's land qui s'étend entre la lisière de Qaa et de Ersal jusqu'à la région du Qalamoun syrien, l'historien tient à souligner le travail également effectué dans cette région par le topographe français Du Jardin, à l'époque du mandat, ce dernier ayant démarqué 49 points dans cette zone. Par la suite, les comités de libération et de délimitation ont achevé et consacré ce travail dès l'indépendance, laissant derrière eux « des milliers de procès-verbaux et de documents », affirme le professeur d'histoire.

Idem pour la frontière délimitant les hameaux ou fermes de Chebaa tracées en 1946, avec cette fois-ci la signature de la partie syrienne qui a fixé cette partie de la frontière, dit-il. « Or le procès-verbal de la fixation des frontières de ce côté-ci n'a pas été envoyé à l'ONU », dit-il. « D'ailleurs, poursuit M. Khalifé, rares sont les responsables politiques libanais qui sont au courant de ces détails. Ceux qui le sont n'ont même pas pris la peine d'en alerter les Nations unies ou ont tout simplement refusé de le faire. Ils n'ont pas non plus cherché à informatiser et à conserver ces documents précieux prouvant la libanité de cette zone », se lamente M. Khalifé.

L'historien évoque au passage l'importance des hameaux de Chebaa ( appelés la montagne du Haramoun ou Jabal al-Cheikh ) regorgeant d'eau, dont le volume est estimé à 1 milliard et 200 millions de m3, « que le courant sioniste dans le monde convoitait même avant la création d'Israël », dit-il, en se fondant sur une correspondance entre le courant sioniste et la Grande-Bretagne avant même la tenue de la conférence de San Remo.

« Si vous ne nous donnez pas le Haramoun, l'existence même d'Israël serait menacée », prévenait le courant sioniste dans ces lettres évoquées dans des ouvrages publiés par l'historien. « Soucieuses de défendre les intérêts d'Israël, les grandes puissances ont continué d'ignorer royalement cette documentation ». « Personne ne lit, personne ne veut lire, personne ne veut voir le poids et les conséquences de ces faits historiques », conclut M. Khalifé.

 

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Antoine Sabbagha

Article assez clair mais qui laisse nos dirigeants assez naifs pour protester . Triste .

Eleni Caridopoulou

Si vous lisez le Vieux Testament le Liban est cite 21 fois avec ses cèdres alors maintenant ça suffit les Syriens , qu'ils aillent lire un peu

Le Faucon Pèlerin

L'Etat libanais sait parfaitement que les Fermes de Chébaa et le village de Ghajr appartiennent au Liban selon des plans établis sous le Mandat français, mais Bilad-ech-Cham ou la Syrie n'a jamais reconnu la souveraineté du Liban sur ces territoires.
Etant donné que la Syrie avait toujours prétendu qu'elles lui appartiennent, Israél à profité de les conquérir au même titre que le Golan dans la guerre de 1967.
Nos gouvernements successifs n'ont jamais essayé de solutionner ce problème épineux afin de ne pas réveiller le démon confessionnel qui dort toujours sous la cendre des relations entre le Liban indépendant et la Syrie indépendante.

Soeur Yvette

Merci Mr KHALIFE...article clair et net...avis a ceux qui tiennent notre pays...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL FAUT PAR L,INTERMEDIAIRE DE L,ONU EN FINIR AVEC LA QUESTION DES FRONTIERES !

Yves Prevost

Eh oui! Il y a actuellement, plusieurs centaines de km2 de territoire libanais occupés par la Syrie. Les quelques km2 de Chebaa et Ghajar ne sont qu'une broutille à côté.

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