Nos Lecteurs ont la Parole

Nobel de la paix 2017 : que vaut la dissuasion nucléaire quand plus personne n’y croit ?

par Michel GOURD
OLJ
13/10/2017

Le jury a fait un choix particulièrement judicieux pour le prix Nobel de la paix 2017. L'attribution du prix à l'International Campaign to Abolish Nuclear Weapons (ICAN) fait plus que récompenser les initiateurs du traité d'interdiction de l'arme atomique. C'est l'assurance d'une prise de position gagnante au niveau du nucléaire pour les générations futures. Si l'humanité va vers sa première guerre mondiale nucléaire, comme le croient certaines personnes, les membres du jury s'assurent que les survivants se souviendront d'eux comme ayant été le dernier rempart de l'espèce humaine avant son grand pas en arrière. Ils pourront donc faire partie de la solution pendant la reconstruction. Si la guerre nucléaire n'éclate pas et que l'ICAN y joue un rôle, la réputation des prix Nobel en sera d'autant augmenter et ils pourront réclamer une petite partie de la victoire.
C'est une hypothèse plus réaliste sur les raisons d'avoir attribué ce prix Nobel de la paix que celle qui suppose que le jury voulait vraiment faire rejeter l'arme atomique par toutes les nations. Comme le montre éloquemment la Corée du Nord, l'ICAN n'a absolument aucune prise sur les nations autoritaires. Il en résulte donc que ses pressions antinucléaires sur les démocraties occidentales s'assimilent à un désarmement unilatéral. De plus, aucun des cinq membres permanents du Conseil de sécurité ne renoncera au monopole que le Traité de non-prolifération nucléaire donne. La meilleure preuve est que l'OTAN, en réaction à ce Nobel, regrettait que les conditions pour aboutir à un désarmement nucléaire ne soient pas aujourd'hui favorables. Washington a pour sa part affirmé que le traité d'interdiction des armes nucléaires ne rendra pas le monde plus pacifique.
Plus largement, ce prix pose la question de la valeur dissuasive de l'armement nucléaire. Les cas de la Corée du Nord et de l'Iran viennent renouveler la pertinence de cette question. La fronde de la Corée du Nord face aux demandes de l'ONU pourrait d'ailleurs modifier la décision que doit prendre Donald Trump d'ici au 15 octobre au sujet du renouvellement de l'accord restreignant le programme nucléaire iranien. Tous les trois mois, la Maison-Blanche doit certifier que les Iraniens en respectent les termes. Les présents événements montrent que cet accord conclu à Vienne le 14 juillet 2015 n'a finalement rien arrêté et a plutôt changé l'endroit où ces armes nucléaires sont produites. Les physiciens du programme nucléaire iranien ont été en Corée du Nord pour l'aider à développer l'engin qu'elle exhibe devant l'humanité entière. L'Iran a donc gagné sur tous les plans avec cet accord.
C'est le concept même de dissuasion nucléaire avancé par le Conseil de sécurité de l'ONU qui est mis en cause par la décision de la Corée du Nord de se doter d'un armement nucléaire malgré toutes les résolutions l'enjoignant à ne pas le faire. Il était prévu avant la construction de bombes par la Corée du Nord que les puissances nucléaires allaient mettre un frein avec leurs propres armes à l'expansion de cette technologie guerrière dans d'autres pays. Maintenant que la Corée du Nord vient de battre en brèche cette supposition, la question se pose plus largement : qu'est-ce qui empêche un pays de devenir une nouvelle puissance nucléaire ou thermonucléaire si les menaces de représailles n'ont plus d'effet ? Le caractère dissuasif de l'armement nucléaire qui était un facteur de paix et de stabilité internationale, dans les décennies qui ont suivi 1945, n'existe plus en 2017.
La décision à prendre au niveau de ce dossier semble donc se situer quelque part dans un continuum allant de l'action nucléaire au laisser-faire. À un bout du continuum se trouve le choix de faire respecter par la force le Traité de non-prolifération et d'empêcher physiquement la Corée du Nord de posséder cette arme par une action militaire. Une décision qui, comme le soulignent la plupart des intervenants, pourrait entraîner des milliers, sinon des millions de morts. À l'autre bout du spectre, les États du monde entier continueraient à ne faire aucune action qui pourrait réellement empêcher la Corée du Nord d'avoir l'arme nucléaire. Une situation assez proche de ce qui se passe actuellement puisque les sanctions contre la Corée du Nord n'ont jamais empêché ce pays de continuer ses recherches. Cela pourrait signaler le début d'une période de prolifération nucléaire où tous les pays de la planète qui en auront les moyens pourraient avoir leur propre arsenal nucléaire.
Bien que l'Inde, le Pakistan et possiblement Israël aient déjà franchi ce pas, aucune de ces nations ne l'a fait en menaçant de destruction par le feu une des deux plus grandes puissances nucléaires actuelles. Si la Corée du Nord peut agir de cette manière et s'en tirer, il y a un risque réel d'une importante prolifération nucléaire. Cette situation peut aussi entraîner des morts par millions et possiblement beaucoup plus que dans l'intervention militaire rapide. Ces armes pourraient en effet être utilisées après une période plus ou moins longue de prolifération. Cela est sans compter les risques que des bombes mal gardées tombent entre les mains d'extrémistes. Qu'elle le veuille ou pas, l'humanité devra donc répondre à court terme à une question fondamentale : que vaut la dissuasion nucléaire quand plus personne n'y croit ?

 

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