L’édito de Émilie SUEUR

Quand un faucon s’essaie au soft power

L’édito
29/09/2017

Il y a quelque chose d'un peu perturbant à se réjouir de la normalité, de l'évidence. Et pourtant, l'on aurait mauvaise grâce de ne pas se féliciter de ce décret signé mardi soir par le roi Salmane, autorisant enfin les Saoudiennes à conduire. Un décret mettant fin à une aberrante singularité : l'Arabie était le seul pays à interdire la conduite aux femmes.

Derrière ce décret, l'on voudrait voir la pression continue, et souvent payée au prix fort, exercée par ces militantes saoudiennes déterminées à ne plus être traitées comme des citoyennes de second rang, voire des mineures.

Mais derrière ce décret, il y a surtout un homme, le prince héritier, Mohammad ben Salmane, alias MBS, jeune loup dont les longues dents n'en finissent plus de rayer le marbre des palais royaux. Mohammad ben Salmane – qui a reçu hier Samir Geagea et Samy Gemayel dans une volonté, selon certains, de raviver le 14 Mars face à « l'axe iranien » – est le principal artisan des récentes attaques contre le Qatar, ainsi que de l'intervention saoudienne au Yémen. Le jeune prince a la lutte contre l'influence iranienne chevillée au corps.

Mais l'aventure yéménite relève désormais du bourbier et la coalition militaire dirigée par Riyad est régulièrement accusée de bavures. Alors que l'issue du conflit, très coûteux pour le royaume, est toujours incertaine, l'engagement saoudien a été critiqué jusque dans les couloirs des palais de Riyad.

Des palais dans lesquels Mohammad n'hésite toutefois pas à faire le ménage. Avec un certain succès, le jeune homme ayant réussi à dégager son cousin, le prince Mohammad ben Nayef, ministre de l'Intérieur et homme de la lutte contre el-Qaëda et Daech, de la succession au trône. Mohammad ben Salmane va plus loin encore dans le grand nettoyage, puisque sous son impulsion, le royaume a été le théâtre, ces derniers temps, d'une vague d'arrestations de religieux et d'intellectuels critiques du pouvoir.

En balayant critiques et concurrents, le jeune prince défriche le terrain pour l'un de ses grands projets : la réforme de l'économie saoudienne. Pour ce faire, MBS a lancé, en avril 2016, « Vision 2030 », un plan visant à diversifier l'économie saoudienne encore trop dépendante du pétrole. Une urgence alors que le royaume subit une baisse brutale de ses revenus pétroliers depuis la chute des cours du brut.

Le plan est économique, mais le prince a compris que, pour qu'il réussisse, il faut non seulement séduire les investisseurs étrangers, mais aussi rattacher solidement au train des réformes le wagon de la société saoudienne rassemblant les femmes et les jeunes. Les récents changements sociaux au sein du royaume s'inscrivent dans cette stratégie.

La semaine dernière, les médias nationaux annonçaient ainsi la création d'une société d'investissement de près de 3 milliards de dollars dans le secteur du divertissement. Dans la foulée, les femmes étaient autorisées à participer, avec les hommes, dans les stades, aux célébrations de la fête nationale. Une première. Il y a quelques mois, ce sont les pouvoirs de la police religieuse qui étaient grignotés, et les femmes autorisées à effectuer des démarches administratives sans tuteur.

Les investissements dans le secteur du divertissement, l'autorisation hautement symbolique donnée aux femmes de prendre le volant – même si en matière de droit des femmes, on est toujours loin du compte – sont des mesures qui non seulement envoient au monde une image d'ouverture du royaume wahhabite, mais sont aussi susceptibles de donner un coup de fouet à une économie qui en a besoin.

La conquête du pouvoir, pour celui que l'on qualifie de « roi en attente », est encore loin d'être garantie. Mais en agrémentant son arsenal d'une stratégie de soft power, une rareté dans un pays comme l'Arabie saoudite, le jeune faucon fait un pari qui pourrait s'avérer payant.

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