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Moyen Orient et Monde - Irak

Quel bilan pour Abadi après trois ans au pouvoir ?

Après avoir concentré ses efforts sur la lutte contre l'État islamique, le Premier ministre irakien doit désormais redresser un pays dans la tourmente.

Le Premier ministre irakien Haïdar el-Abadi (au centre), entouré de militaires, annonçant le 17 octobre 2016 le début de l’offensive pour libérer Mossoul des jihadistes de l’EI. Iraqi Prime Minister’s Press Office/AFP

« Notre bonheur est complet, la victoire est arrivée et la province de Ninive est désormais entièrement aux mains de nos forces », s'est félicité la semaine dernière le Premier ministre irakien, Haïdar el-Abadi, après la reprise de Tal Afar par l'armée irakienne et la coalition internationale. La ville, située dans le nord de l'Irak à 70 kilomètres de Mossoul, était occupée depuis 2014 par l'organisation État islamique. Sa libération arrive à point nommé pour le Premier ministre qui fête aujourd'hui ses trois ans à la tête du pouvoir. À sa prise de fonctions en 2014, le drapeau du groupe terroriste flottait sur un tiers de l'Irak, dont Mossoul, deuxième plus grande ville du pays avec 2,7 millions d'habitants. Aujourd'hui, 10 % seulement du territoire se trouve encore sous la férule des jihadistes.

« Abadi a fait de la lutte contre l'État islamique l'empreinte de son mandat. Il a essayé de se poser comme l'homme fort, l'homme de la situation, en faisant notamment de l'armée l'un de ses chantiers prioritaires », analyse Myriam Benraad, professeur à l'université de Leyde aux Pays-Bas et spécialiste de l'Irak. Le 9 juillet, le Premier ministre s'est rendu à Mossoul pour annoncer officiellement la victoire de l'armée alors que les affrontements n'étaient toujours pas complètement terminés. Les succès enregistrés face aux jihadistes, grâce au soutien conséquent de la coalition internationale, lui ont permis de s'afficher comme une figure nationale capable de fédérer sa population derrière une noble cause.

« Les Irakiens, de tous courants politiques et religieux, partagent l'idée de combattre Daech jusqu'à ce qu'il soit éradiqué », déclarait-il le 20 juin lors d'une visite à Téhéran. Toutefois, alors que le groupe jihadiste est en passe d'être repoussé du pays, la question se pose de savoir si la fragile « union sacrée » qui prévalait jusqu'ici pourra résister aux nombreuses fractures qui traversent la société irakienne. Haïdar el-Abadi, qui a hérité des divisions alimentées par son prédécesseur Nouri al-Maliki, doit composer avec une multitude d'acteurs.

Les Hachd el-Chaabi, une coalition paramilitaire de milices chiites constituée après l'appel de l'ayatollah Ali Sistani le 13 juin 2014, sont accusés de nombreux crimes de guerre sur les civils sunnites présents dans les zones reprises à l'EI. Ces exactions s'ajoutent à la marginalisation déjà importante du camp sunnite et développent un ressentiment susceptible de générer à terme un autre avatar extrémiste. Face à cette violence, la justice, souvent ad hoc et corrompue, s'efface derrière des milices armées qui imposent leur diktat. Les Kurdes, quant à eux, se prononceront par référendum le 25 septembre pour franchir peut-être un pas de plus vers l'indépendance. Une perspective qui déplaît fortement aux États-Unis et à l'Iran, qui ont participé à la nomination de M. Abadi à la tête de l'exécutif, et qui craignent pour l'unité du pays devant tant de dynamiques centrifuges.

Après la politique sectaire de Nouri al-Maliki en faveur des chiites, Washington et Téhéran avaient encouragé la transition en faveur de M. Abadi. Toutefois, l'ancien Premier ministre garde encore une influence importante. Après huit ans à la tête du pouvoir, de 2006 à 2014, il peut toujours compter sur des relais efficaces dans la sphère politique et au sein de la société, que ce soit à travers des chefs de tribu, des hommes d'affaires, des médias ou des milices.


(Pour mémoire : Haïdar el-Abadi proclame la victoire sur l’EI à Tal Afar)

 

Un projet de société
Devant cette profusion d'acteurs, Haïdar el-Abadi doit en plus affronter les défis que pose l'après-Daech. « Après la phase militaire, sera-t-il capable de proposer un vrai projet de société pour l'Irak ? Le gouvernement Abadi est attendu au tournant puisqu'il y a un besoin de réformes structurelles pour un système qui a déçu », explique Myriam Benraad. La lutte contre l'EI n'a fait que passer sous silence les problèmes qui minent l'État irakien et qui nourrissent le « ras-le-bol » d'une population désabusée par sa classe politique. En juillet 2015, des manifestations populaires avaient éclaté face au gaspillage des ressources publiques et à la corruption qui gangrène le pouvoir. Le Premier ministre s'était alors engagé à supprimer les postes inutiles et nommer de hauts fonctionnaires reconnus pour leurs compétences et non pour leur appartenance confessionnelle.

Si des personnalités importantes comme Moqtada Sadr ou l'ayatollah Ali Sistani ont apporté leur soutien à Abadi, les mesures engagées ont buté sur les résistances des autres groupes chiites peu enclins à remettre en cause leur mainmise politique. L'Iran a lui aussi vu d'un mauvais œil ces réformes initiées par un homme qui a tenté de promouvoir un certain patriotisme dépassant les clivages confessionnels. Il semble compliqué aujourd'hui pour Abadi de changer tout un système politique habitué depuis des décennies aux pratiques les plus cyniques. D'autant plus que celui-ci doit restaurer la confiance des Irakiens avec des moyens limités.

L'État, en quasi-faillite financière, doit rétablir les services de base, comme l'eau et l'électricité, et supporter la facture de la reconstruction irakienne estimée entre 700 et 1 000 milliards de dollars. À défaut de pouvoir compter sur les recettes pétrolières qui ont connu une chute importante après la baisse des cours et le conflit contre l'EI, l'État irakien a fait appel aux prêts des institutions financières internationales. Une conférence des donateurs organisée au Koweït est prévue à la fin de l'année. Un maigre espoir pour les trois millions de déplacés tributaires de la reconstruction du pays.

 

Pour mémoire

Après Tal Afar, les forces irakiennes redorent leur blason mais de nouveaux défis se profilent

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