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Moyen Orient et Monde

#9 Mouammar Kadhafi, génie malfaisant ou pitre pathétique ?

La saga de l’été

Au cours de sa longue carrière, le guide de la révolution libyenne n'aura réussi qu'à s'imposer comme l'un des dirigeants les moins fréquentables de la planète.

Julie KEBBI | OLJ
31/08/2017

« Regardez Moïse, Jésus, Mahomet, et regardez-moi. » Ces mots, rapportés par l'écrivain Jean-Louis Gouraud dans un entretien pour Libération, sont prononcés par le colonel Mouammar Kadhafi. Ils résument le personnage aux costumes bariolés, qui qualifie Shakespeare de « grand dramaturge arabe », ne boit que du lait de chamelle dans son palais et porte un gant lors d'un sommet arabe pour ne pas avoir à serrer des mains « souillées de sang ».

Né dans une tente le 19 juin 1942 dans le village de Qasr Abou Hadi, dans la région de Syrte, Mouammar Kadhafi est issu d'une tribu bédouine. Il est fier de ses racines au point que sa tente bédouine le suivra tout au long de sa carrière politique. Il grandit à Syrte et est le premier de sa famille à recevoir une éducation scolaire. Mais il est renvoyé de l'école préparatoire de la ville de Sebha, en 1961, pour ce qu'il appellera plus tard ses « premières activités révolutionnaires pratiques » avec ses camarades.

Le jeune Mouammar est fasciné par Gamal Abdel Nasser, porte-parole de l'idéologie panarabe. En 1963, il décide d'entrer à l'académie militaire de Benghazi. Ce choix n'est pas anodin. Le pays est alors dirigé par le roi Idriss Ier depuis 1954 et Mouammar a un projet bien précis en tête. Il s'entoure de fidèles pendant son temps à l'académie et crée le « Mouvement des officiers unionistes libres ».

Le 1er septembre 1969, Idriss Ier est en déplacement pour se faire traiter à Brousse, en Turquie, à la veille de son abdication au profit de son neveu, le prince Hassan Reda as-Senoussi. Ce jour-là, la nouvelle d'un coup d'État à Tripoli se répand dans le pays. À 14 heures, le « conseil de la révolution » diffuse un communiqué par le biais de la Radio de Tripoli selon lequel le conseil est désormais « la seule instance à gérer les affaires de la République arabe libyenne ». « Le conseil de la révolution tient à exprimer à la population sa volonté et sa détermination de bâtir une Libye révolutionnaire, une Libye socialiste », pour en faire « un pays progressiste qui luttera contre le colonialisme et le racisme, et aidera les pays colonisés », précise le communiqué.

Les autorités royales démentent la nouvelle. Le porte-parole du roi affirme à l'AFP qu'il n'y a « rien de sérieux », malgré « les nouvelles alarmantes diffusées par certaines agences de presse étrangères, et il (le roi) poursuit calmement son traitement ». Pendant ce temps, la reine Fatima fait du shopping à Brousse avec l'ambassadeur de Libye à Ankara. Mais l'information est bien réelle.

Le nom du colonel Abou Choueirib, inconnu de l'armée, est évoqué en tant que cerveau de l'opération. Mais le leader du groupe de putschistes n'est autre qu'un jeune homme âgé de 27 ans, à l'ambition dévorante, Mouammar Kadhafi.

La confusion règne au niveau diplomatique sur la situation à Tripoli. L'Irak est le premier pays à reconnaître le nouveau régime en place moins de vingt-quatre heures après le coup. Bagdad est rapidement suivi de la République arabe unie, ce qui marque le début de l'ère Kadhafi.

« Jamahiriya »
Le leader du coup d'État devient président du conseil de commandement de la révolution et commence par nationaliser différentes entreprises dans le pays. La république adopte le slogan du parti Baas : unité arabe, liberté, socialisme. Kadhafi voit grand et les décisions s'enchaînent à un rythme effréné. Il s'autoproclame colonel et renvoie les ex-colons italiens, ainsi que les troupes britanniques et américaines présentes sur le territoire libyen. Il utilise l'argent du pétrole pour construire des infrastructures dans le pays et moderniser l'agriculture.

L'homme joue désormais dans la cour des grands et s'attire leur sympathie. Il est jeune, svelte, charmeur et aime séduire. Il surfe habilement sur la vague du panarabisme et de la cause palestinienne. Kadhafi est même adoubé par Nasser lui-même qui déclare qu'il est « le dépositaire du nationalisme arabe, de la révolution arabe et de l'unité arabe ».

En 1970, le raïs égyptien décède subitement. Les regards se tournent vers Mouammar Kadhafi pour prendre la relève. L'Union des Républiques arabes est proclamée en avril 1971 (regroupant l'Égypte, la Syrie et la Libye), mais, en réalité, elle ne décollera jamais, suite à des différends entre Kadhafi et le nouveau président égyptien Anouar es-Sadate, qui se méfie de ce « déséquilibré ».

Après une tentative de coup d'État contre lui en 1975, le colonel Kadhafi publie Le Livre vert (à l'instar du Petit livre rouge du président chinois Mao Tsé-Toung, paru en 1964) en septembre 1976. La couleur du livre fait référence à la couleur de l'islam. Dans cet ouvrage divisé en trois parties, Kadhafi rejette capitalisme et communisme, proposant une « troisième voie universelle ». Il expose le plus sérieusement du monde le modèle de « démocratie directe » comme étant la seule organisation étatique valide, se basant exclusivement sur des comités populaires. Kadhafi y détaille minutieusement le fonctionnement des institutions. Le livre est distribué dans tout le pays, faisant presque office de Constitution. À la différence du raïs égyptien, il mêle socialisme et islam dans son ouvrage.

Pour mettre son projet en application, le colonel proclame la « Jamahiriya » (État des masses), qui remplace la République en 1977. Le pouvoir devient de plus en plus centré autour du dirigeant, au cœur du pouvoir décisionnaire. Il continue sur sa lancée en 1980 et s'attribue le titre de « guide de la révolution ». Il « a consolidé une logique où le culte de la personne additionné au système des comités révolutionnaires exclut l'idée d'un État moderne », expliquait Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève, à L'Orient-Le Jour en 2009.

Pendant la même période, il se penche sur la question de l'égalité hommes/femmes. Kadhafi ouvre une académie militaire exclusivement pour femmes en 1983. Surnommées les « amazones » par les médias, elles deviennent ses gardes du corps et l'accompagnent dans chacun de ses déplacements, affirmant défendre la nation lors d'interviews pour des chaînes étrangères. Après la chute du régime, nombre d'entre elles témoigneront d'une réalité bien différente. Elles décrivent un homme violent, pervers et cruel. Esclaves sexuelles, elles furent à sa disposition à toute heure du jour et de la nuit.

Kadhafi est pourtant marié avec Safia Farkach depuis 1970. Ensemble, ils auront six enfants biologiques et en adopteront deux autres.

« Le chien fou »
Dans le même temps, Kadhafi fait les yeux doux aux Occidentaux. La Libye est un exportateur majeur d'hydrocarbures à destination du continent européen. L'engouement commercial est mutuel, avec l'implantation de nombreuses entreprises européennes sur le territoire libyen. Mais les relations diplomatiques sont compliquées.

Le colonel entretient des relations particulièrement étroites avec des groupes terroristes, arabes ou non (ETA, OLP, IRA). À la fin des années 1980, il ouvre au groupe extrémiste palestinien Fateh-Conseil révolutionnaire (également appelé Organisation Abou Nidal, du surnom de son leader, Sabri el-Banna) des camps d'entraînement dans le pays après que l'organisation a été successivement chassée de Jordanie, d'Irak et de Syrie. Abou Nidal quitte Tripoli en 1986 suite à des tensions avec le guide de la révolution. Mais elles ne mettent pas un coup d'arrêt à la collaboration entre Kadhafi et le groupe terroriste.

L'année 1986 marque un tournant. Washington annonce un embargo économique total sur la Libye, accusée de fournir des armes à différents groupes terroristes, et accentue les pressions sur ses alliés en Europe et au Proche-Orient pour qu'ils en fassent de même. Les avoirs libyens aux États-Unis sont également gelés. « Il est essentiel que nous fassions payer Kadhafi et les autres, s'ils continuent à essayer de terroriser le monde », déclare le porte-parole de la Maison-Blanche, Larry Speakes. Mais les Occidentaux sont réticents à suivre Washington, et Reagan lui-même admet en conférence de presse que l'adoption des sanctions est « presque impossible » au vu de l'intensité des liens économiques avec Tripoli de certains pays européens.

Le « chien fou du Moyen-Orient », selon Reagan, devient le paria de la communauté internationale. Le 5 avril, la Libye est directement liée à un attentat à la bombe dans une discothèque de Berlin-Ouest, La Belle, où se rendent des soldats américains. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Dix jours plus tard, l'administration Reagan lance l'opération El Dorado Canyon en guise de représailles, mobilisant des appareils aériens et maritimes. Des centaines de bombes sont lâchées à Tripoli et Benghazi. La fille adoptive du colonel, Hana Kadhafi, décède dans les bombardements. Kadhafi l'érige en martyre, victime des attaques occidentales. Pourtant, bien des rumeurs circulent sur Hana, qui serait encore vivante aujourd'hui.

L'opération américaine ne suffit pas à apaiser les tensions entre la Libye et la communauté internationale. Le leader libyen cherche à se venger des Occidentaux. Deux ans plus tard, le vol 103 de la compagnie américaine Pan Am explose au-dessus du village écossais de Lockerbie, le 21 décembre 1988. Aucun des 259 passagers à bord ne survit à l'attentat, avec parmi eux 170 Américains. La tragédie secoue la communauté internationale. Les regards se tournent rapidement vers le colonel Kadhafi.

L'année suivante, le vol UTA 772 Brazzaville-Roissy s'écrase au Niger après une escale à N'Djaména au Tchad, le 19 septembre 1989. Une bombe cachée dans le conteneur à bagages fait 170 morts. Les sources des enquêteurs français pointent du doigt Tripoli. Plus de dix ans plus tard, Tripoli indemnise les familles des victimes à hauteur de plusieurs milliards de dollars. Kadhafi ne reconnaît la responsabilité de son régime que pour l'attentat de Lockerbie.

« Le roi des rois »
À partir des années 2000, Kadhafi cherche à redorer son image auprès de la communauté internationale. Il s'engage dans « la guerre contre le terrorisme mondial » après les attentats du 11 septembre 2001. Le fougueux colonel s'assagit. Il se détourne du Moyen-Orient au profit du continent africain, se voyant déjà réussir à fédérer les États africains. Il œuvre pour la construction de l'Union africaine (UA) en 2002 (succédant à l'Organisation de l'unité africaine).

À chaque visite officielle, l'homme au visage botoxé exige d'amener sa tente bédouine avec lui. Pourtant, il y reçoit seulement ses invités, caché derrière ses lunettes noires, et n'y dort pas. Qu'importe, l'important pour lui est de se montrer et de s'imposer face à ses hôtes.

En 2009, Kadhafi est élu à la présidence de l'UA à l'occasion d'un sommet à Addis-Abeba. L'homme à l'ego surdimensionné exige alors d'être appelé « le roi des rois traditionnels d'Afrique » et prône vouloir « pousser en avant vers les États-Unis d'Afrique ». En septembre, il s'exprime pour la première fois à la tribune de l'ONU à New York, après quarante ans au pouvoir. Tenant entre ses mains un amas de feuilles jaunes, le leader libyen, connu pour ses interminables tirades, prononce un discours de près de deux heures, bien loin des quinze minutes autorisées. Il fustige le Conseil de sécurité qu'il appelle « le Conseil de la terreur », brandit la Charte de l'ONU et la déchire à moitié devant une audience mi-blasée, mi-abasourdie par ses propos. Le dirigeant saute de sujet en sujet, se perd dans ses propos, marmonne, et va jusqu'à insinuer que le virus H1N1 de la grippe aviaire a été répandu accidentellement après avoir été originellement créé pour être utilisé comme arme militaire. Même son traducteur personnel ne supporte plus les diatribes du « roi des rois » et crie en direct dans le micro en arabe : « Je n'en peux plus ! »

Le destin du « guide » s'accélère en 2011, pris par la vague du printemps arabe qui s'abat sur la région. La contestation gronde en Libye et se cristallise le 15 février avec l'arrestation de Fethi Tarbel, militant des droits de l'homme à Benghazi. Deux jours plus tard, le « Jour de colère » proclamé par l'opposition appelle les Libyens à manifester à Tripoli contre le régime autoritaire tandis que des heurts éclatent à Benghazi. La machine s'emballe, des affrontements opposent les forces du régime à la rébellion que Kadhafi lie à el-Qaëda. Le Conseil de sécurité de l'ONU impose un embargo sur la vente d'armes au régime par la résolution 1970 selon laquelle les attaques contre les civils « peuvent être assimilées à des crimes contre l'humanité ». Un Conseil national de transition, reconnu par la France, est mis en place en mars et le Conseil de sécurité autorise la prise de « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les civils contre la répression du régime. L'indéboulonnable Kadhafi s'engage dans une résistance farouche pour rester au pouvoir tandis que les raids aériens de l'OTAN s'enchaînent. Tripoli est prise par les insurgés en août et le colonel se réfugie à Syrte. Pourchassé par ses opposants, la mort de Mouammar Kadhafi est annoncée le 23 octobre. La photo de son visage hagard et ensanglanté fait le tour du monde. Ce jour-là, le porte-officiel du CNT déclare : « C'est un moment historique, c'est la fin de la tyrannie et de la dictature. Kadhafi a rencontré son destin. »

 

Ils ont été parfois adulés, parfois controversés. Mais ils n'ont jamais laissé personne indifférent. Ils ont écrit, et littéralement façonné la destinée de leur pays ou de leur région. À l'époque, en ce XXe siècle, le Proche-Orient a vécu des chamboulements majeurs : chutes d'empires, guerres d'indépendance, création d'États, révolutions, etc. Or, derrière ces événements, il y a des hommes qui ont marqué l'histoire. «L'Orient-Le Jour» en a choisi quinze. Leur(s) histoire(s), leur saga feront l'objet de portraits, à raison de cinq par semaine, pendant 3 semaines. Bonne lecture.

 

Les précédents épisodes de notre saga de l'été

#8 Docteur Yasser et Mister Arafat

#7 Fayçal, le roi qui sort l’Arabie du Moyen Âge

#6 Nasser, voix et porte-voix des Arabes

#5 Hussein de Jordanie, un « petit roi » à la (grande) manœuvre

#4 David Ben Gourion, le visage du malheur arabe

#3 Reza Pahlavi, dernier empereur de Perse

#2 Abdelaziz ibn Saoud, le roi qui a unifié le désert

#1 Nouri Saïd, le défenseur haï du royaume hachémite d’Irak

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Irene Said

Bon...on a éliminé ce "pitre pathétique" au nom de la démocratie et autres raisons occidentales obscures et inavouables.
Et maintenant, où en est ce pays ?
Irène Saïd

C. F.

L’action d’Arafat comme celle de Kadhafi s’inscrit dans les années soixante, où l’on voit des ""fronts démocratiques"" et des ""mouvements de libération"" un peu partout. Sans ce contexte, on n'y comprend rien...

Chammas frederico

Tous ces "pays arabes socialement immatures" deviennent inévitablement "la proie de queque militaire"
Aussi bien les "riches". Que les pauvres
L'Arabie saoudite et les états du golfe font exception, protèges par leur immense richesse et "leur culture tribale" une espèce de gouvernement de "chefs tribaux sages"

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

D,OU EST-CE QUE VOUS DENICHEZ TOUS CES VAURIENS QUI N,ONT POINT CHANGE LE COURS DE L,HISTOIRE MAIS DONNE LES EXCUSES AUX ISRAELIENS DE LE FAIRE DEPUIS 1948...

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