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Moyen Orient et Monde

#5 Hussein de Jordanie, un « petit roi » à la (grande) manœuvre

La saga de l’été

Le monarque, qui a régné 46 ans sur le royaume hachémite, a été l'un des acteurs principaux du processus de paix israélo-palestinien des années 1990.

Julie KEBBI | OLJ
25/08/2017

« Un homme remarquable, merveilleux, un champion de la paix qui lutte pour rester en vie, essentiellement pour poursuivre son combat pour la paix. » C'est en ces termes élogieux qu'avait été décrit le roi Hussein de Jordanie par Bill Clinton, alors président des États-Unis, peu avant sa mort, en 1999. Les deux hommes ont été amenés à collaborer plusieurs années durant sur le conflit israélo-palestinien. À cet égard, le souverain a marqué la seconde moitié du XXe siècle, dans un Moyen-Orient bien agité.
Fils de l'éphémère roi Talal ben Abdallah, Hussein naît le 14 novembre 1935 à Amman. Appartenant à la famille des hachémites, il est un des descendants directs du prophète Mahomet, selon la tradition. Le potentiel du jeune Hussein est très vite repéré par son grand-père, le roi Abdallah Ier. Il devient rapidement son petit-fils favori. Déjà durant l'enfance de Hussein, Abdallah déclare : « Il est l'élite de l'élite (...) il est la continuité de ma dynastie. »


Le roi décide de doucement commencer à le former à ses futures fonctions. Adolescent, le prince Hussein est envoyé en Égypte pour étudier au Victoria College à Alexandrie, puis au collège de Harrow en Grande-Bretagne. Sur les bancs de l'école, Hussein se rapproche de son cousin Fayçal II, roi d'Irak depuis l'âge de trois ans. Il gardera d'ailleurs un bon souvenir de son temps à Harrow ; au point qu'il avouera par la suite espérer que ses propres enfants suivront le même parcours. Le roi continuera sa formation à la prestigieuse académie royale militaire de Sandhurst, au Royaume-Uni (et de laquelle son petit-fils, l'actuel prince héritier Hussein ben Abdallah, vient d'être diplômé la semaine dernière). Lors de son passage à l'académie, le futur roi Hussein, qui a une réputation de playboy (image qui lui collera à la peau toute sa vie), s'éprend de Dina Abdel Hamid, de sept ans son aînée.


Abdallah est assassiné à Jérusalem le 20 juillet 1951. Talal lui succède. L'ascension de Hussein vers le trône s'accélère soudain lorsque le nouveau roi est déposé par le Parlement pour « inaptitude mentale », le 11 août 1952, après seulement un an de règne. Hussein a alors 16 ans et devient le troisième souverain de Jordanie. Surnommé « le petit roi » en raison de sa taille, il débute son règne sous la tutelle d'un cabinet d'hommes de confiance désignés par Abdallah Ier. « À 17 ans, je savais que c'était la fin d'un rêve, je n'allais plus jamais être un écolier à nouveau », confessera-t-il plus tard.
La vie personnelle du roi évolue rapidement également. Après plusieurs demandes en mariage, Dina accepte et le couple se mariera en 1955. Un an plus tard, la princesse Alia naît de leur union. Le couple royal divorce en 1957. Le souverain se remarie trois ans plus tard avec la britannique Mona el-Hussein (née Antoinette Avril Gardiner). Ils ont quatre enfants ensemble, dont l'actuel roi Abdallah II.

 

Des débuts difficiles
Novice, Hussein accède au pouvoir dans un contexte géopolitique instable. L'Égyptien Gamal Abdel Nasser, qui arrive presque en même temps au pouvoir, fera beaucoup parler de lui. La situation entre les Israéliens et les Palestiniens se dégrade un peu plus chaque jour. Et la tutelle britannique non déclarée, notamment sur l'armée jordanienne, agace de plus en plus à l'intérieur du pays, composé de populations bédouines et palestiniennes. Face à l'agitation grandissante sur son territoire et chez ses voisins, le « petit roi » a conscience que son trône est menacé.


Le souverain s'éloigne doucement des Britanniques et laisse le Parlement élu désigner un gouvernement nationaliste arabe, alors que la région est secouée par la crise de Suez (guerre entre l'Égypte, Israël, la France et la Grande-Bretagne pour la souveraineté sur le canal). Cela lui permet d'asseoir un peu plus solidement son pouvoir dans le royaume en 1957. Il échappe à de nombreuses reprises à différentes tentatives d'assassinat pendant cette période, une menace qui continuera de peser sur lui durant tout son règne.


Mais son répit est de courte durée. Ses voisins syrien et égyptien créent la République arabe unie en 1958 et la révolution en Irak, la même année, met fin à la dynastie hachémite sœur pour installer une dictature militaire. Inquiet, et afin d'éviter le même sort que celui de son cousin à Bagdad, le roi Hussein jongle entre différentes alliances. Il se tourne d'abord vers l'Arabie saoudite, reçoit la protection des pays occidentaux et compose avec l'Organisation de libération de Palestine (OLP) créée en 1964. Mais quand l'OLP cherche à contrôler la Cisjordanie, le roi Hussein établit un canal de communication secret avec Israël et interdit l'organisation dans le pays, ce qui lui permet de garder le contrôle de la situation.

 

« Septembre noir » : lutter contre les fedayine
La relation entre le roi et les Palestiniens se complique suite à la guerre des Six-Jours en juin 1967. La Jordanie perd alors Jérusalem-Est et la Cisjordanie. Le roi Hussein tentera longtemps de récupérer la Cisjordanie, avant d'abandonner, face aux blocages du côté israélien et palestinien. Après la guerre éclair, le pays héberge plus d'un million de réfugiés palestiniens et l'OLP s'installe à Amman. La légitimité de l'autorité du roi Hussein est remise en cause par Yasser Arafat, président de l'OLP. Les fedayine (milices palestiniennes) prennent également de plus en plus de place dans le pays, formant un véritable « État dans l'État ». Ils organisent en outre différentes attaques contre Israël depuis le territoire jordanien, et l'État hébreu n'hésite pas à riposter.


Le roi tente de calmer le jeu dans un premier temps et exclut en 1970 les Jordaniens d'origine palestinienne du service militaire. Mais le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), créé en 1967, voit d'un mauvais œil les tentatives du souverain de s'imposer sur son territoire. Graduellement, les tensions montent dans le royaume. La même année, l'organisation multiplie les attaques à travers le monde. L'explosion de trois avions vides sur Dawson Field, dans le désert jordanien, où le FPLP retenait des otages juifs et israéliens le 12 septembre 1970, marque un tournant majeur. Le roi Hussein déclare la loi martiale dans le pays, et le 17 septembre 1970 marque le début de dix jours de bombardements intensifs pour raser les camps de réfugiés palestiniens et les infrastructures des fedayine. Ce sombre épisode, appelé « Septembre noir », fait entre 2 000 morts (selon Amman) et 3 000 morts (selon les Palestiniens). Interrogé plus tard à ce sujet, le roi Hussein expliquera « ne pas avoir eu le choix », aucune autre solution ne s'offrant à lui à l'époque pour contrer la montée des milices palestiniennes et leurs actions au sein du pays.


Du côté de sa vie privée, le roi fait également face à des problèmes et divorce une seconde fois en 1972. Quelques jours seulement après son divorce, il se marie une troisième fois avec Alia Bahaeddin Touquan, issue de l'aristocratie jordanienne, leur rencontre ayant eu lieu quelques mois plus tôt. Le roi décrira cette relation comme une évidence. Ensemble, ils ont deux enfants. La reine Alia contribue à créer le rôle de la reine consort et s'investit, aux côtés du roi, dans différents projets d'intérêt social, visant les femmes et les enfants. Mais en 1977, la reine décède dans un tragique accident d'hélicoptère.


Le roi Hussein rencontre peu de temps après sa future quatrième épouse, qui restera à ses côtés jusqu'à sa mort, soit près de vingt ans. Il se marie en 1978 avec Nour el-Hussein (née Elizabeth Najib Halabi), première reine de nationalité américaine dans le Moyen-Orient, d'origines syrienne et suédoise. La reine Nour prend doucement ses marques alors que de nombreuses tensions entourent son arrivée dans la famille royale recomposée. Nour suivra par ailleurs le même chemin que la reine Alia, en remplissant pleinement le rôle de reine consort.

 

Médiateur jusqu'à sa mort
Par la suite, le roi Hussein parvient à redorer son image et à faire oublier l'épisode tragique de Septembre noir auprès de la communauté internationale. Convaincu de l'importance du rôle que doit jouer la Jordanie dans le processus de paix israélo-palestinien, il commence par se réconcilier avec Yasser Arafat en 1980, même si une méfiance persistera entre les deux hommes. Et en 1987, il entame en secret des pourparlers avec le président israélien, Shimon Peres, à Londres.


Le « petit roi » se rapproche de la ligne des États-Unis alors acteurs à part entière dans la conclusion des accords d'Oslo entre Israël et la Palestine en 1993. Le souverain jordanien conclut un accord de paix avec l'État hébreu le 25 juillet 1994 à Washington, sur les conseils des États-Unis et de l'Égypte. Le texte est signé par le roi Hussein, le Premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, et Bill Clinton. Le 26 janvier 1995, Amman signe également un accord avec l'OLP portant sur différents projets de coopération. La Jordanie assure l'organisation palestinienne de son engagement à défendre « une entité palestinienne indépendante » et qui reprendra la gérance des lieux saints musulmans de Jérusalem. Le royaume se distingue des autres pays de la région, entretenant des relations tant avec l'État hébreu qu'avec les organisations palestiniennes.
Le roi jordanien sera également présent lors de la signature des accords de Wye Plantation à Washington en 1998 entre Israéliens et Palestiniens, aux côtés de Bill Clinton. L'accord prévoit le retrait des troupes israéliennes de 13,1 % de la Cisjordanie et de replacer les territoires occupés et Jérusalem-Est sous contrôle palestinien. En échange, les Palestiniens s'engagent à lutter contre le terrorisme, entre autres. L'accord ne sera cependant jamais appliqué.


Dans le même temps, la santé du roi se dégrade, il souffre d'un cancer des ganglions lymphatiques. Malgré la maladie, il continue néanmoins de s'afficher tout sourire dans les médias, aux côtés de Nour. Il décède le 7 février 1999, à l'âge de 63 ans, après avoir été rapatrié à Amman en urgence depuis les États-Unis, où il était traité. C'est alors le pays tout entier qui se retrouve en deuil, même ses opposants. « Nous sommes orphelins », peut-on alors lire sur les banderoles de la foule réunie pour ses funérailles. Plus de 40 chefs d'État se pressent à la cérémonie, dont Hafez el-Assad et Saddam Hussein. Coup de maître, le roi Hussein, défunt, réunit le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et Yasser Arafat lors de ses obsèques, hommage ultime pour l'homme qui voulait ramener la paix au Moyen-Orient.

 

Ils ont été parfois adulés, parfois controversés. Mais ils n'ont jamais laissé personne indifférent. Ils ont écrit, et littéralement façonné la destinée de leur pays ou de leur région. À l'époque, en ce XXe siècle, le Proche-Orient a vécu des chamboulements majeurs : chutes d'empires, guerres d'indépendance, créations d'États, révolutions, etc. Or, derrière ces événements, il y a des hommes qui ont marqué l'histoire. «L'Orient-Le Jour» en a choisi quinze. Leur(s) histoire(s), leur saga feront l'objet de portraits, à raison de cinq par semaine, pendant 3 semaines. Bonne lecture.

 

Les précédents épisodes de notre saga de l'été

#4 David Ben Gourion, le visage du malheur arabe

#3 Reza Pahlavi, dernier empereur de Perse

#2 Abdelaziz ibn Saoud, le roi qui a unifié le désert

#1 Nouri Saïd, le défenseur haï du royaume hachémite d’Irak

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Antoine Sabbagha

Un roi avec sa tribu et tout un peuple palestinien à gouverner, un vrai défi qui survit toujours en Jordanie .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

CE ROITELET AVAIT PASSE TOUS LES CAPS DANGEREUX EN GRAND ROI !

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