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Liban

Une satrapie de Syrie-utile ?

Les Échos de l’Agora
28/08/2017

Jadis, toute la façade maritime du Levant constituait un district administratif de l'Empire perse qui dépendait du gouverneur, ou satrape, de Babylone (l'Irak actuel). Sous Xerxès, cette province « au-delà de l'Euphrate » devint autonome sous l'autorité d'un gouverneur propre et reçut le nom de Satrapie de Transeuphratène. Le satrape disposait, pour contrôler sa province, d'une armée régulière permanente ainsi que de troupes auxiliaires. Il était directement responsable devant le grand roi. Cependant, pour les affaires militaires, il existait un personnage intermédiaire, sorte de « généralissime », entre le roi et les gouverneurs de plusieurs satrapies.

Une telle évocation historique ne manque pas de rappeler, plus de 25 siècles plus tard, la configuration actuelle du Levant et du Moyen-Orient pris dans l'œil du cyclone de l'expansion iranienne. Le « généralissime » de jadis correspondrait aujourd'hui au général Kassem Suleimani qui n'hésite pas à déclarer que son pays contrôle actuellement quatre capitales arabes, c'est-à-dire autant de satrapies.

Les développements actuels en Syrie ont créé une situation de facto, soit l'existence de zones d'influence dont le caractère temporaire ne manque pas cependant de présenter à moyen terme des périls certains pour le Liban. Certes il ne s'agit pas de morcellement de la Syrie en entités politiques distinctes, mais plutôt d'un aménagement du territoire en fonction des forces en présence. Une des principales zones est justement cette Syrie utile, ou nouvelle Transeuphratène, espace géographique sur lequel s'exerce directement le pouvoir de Bachar el-Assad et de Hassan Nasrallah, ce qui nécessairement inclut le Grand Liban de 1920. On comprend mieux pourquoi, évoquant la victoire éclatante de l'armée libanaise contre Daech dans l'Anti-Liban, le chef du Hezbollah déclare le 24 août : « Il faut savoir que cet exploit est le fruit de l'équation d'or instaurée depuis l'an 2000 (armée-peuple-résistance) à laquelle il faudrait ajouter, cette fois-ci, l'armée syrienne. »

Évoquant le tracé des frontières sur la cime Halimat-Qarat, Nasrallah ajoute : « Ironie de la géographie, sur le sommet de cette montagne est tracée la frontière entre la Syrie et le Liban, et il est donc prévu que l'armée syrienne et le Hezbollah y accèdent en même temps que l'armée libanaise. On ne peut que se rencontrer. » Nul n'a besoin de lire entre les lignes ; il suffit de lire pour saisir l'intention politique et la vision stratégique qui se profilent derrière des propos aussi transparents.

À plusieurs reprises, Hassan Nasrallah parle de l'armée syrienne et du Hezbollah comme mus par une seule volonté : « Le commandement syrien et celui de la résistance exigent la révélation du sort des soldats libanais... En ce qui nous concerne, nous nous comportons comme s'il s'agit d'un seul front. » Il ajoute : « Si le gouvernement libanais veut négocier avec Daech [...] il doit avant tout parvenir à un compromis avec les autorités syriennes. C'est la seule condition exigée par le gouvernement syrien : que la demande libanaise soit officielle et qu'elle lui soit adressée directement. »

Quelle image peut-on dégager de ce qui précède ? On se souviendra combien le régime syrien tient à la pérennité de son « pouvoir alaouite ». Depuis 1967, il a renoncé au Golan, à la rive syrienne du Tibériade, à ses privilèges sur les eaux de l'Euphrate, au sandjak d'Alexandrette, ainsi qu'à l'Antiochène. Toutes ces régions demeurent cependant moins vitales pour lui que le Liban qu'il considère comme sa chasse gardée.

Dès lors, cette Syrie utile se révèle être non une division politique, mais un espace vital pour le pouvoir alaouito-chiite, qui inclut le Liban et dont le centre de décision est à Damas. Le président Bachar el-Assad en serait le nouveau satrape sous l'autorité de ses mentors à Téhéran : les mollahs, avec Ali Khamenei à leur tête, en matière politique, et les pasdaran dans le domaine militaire, avec Kassem Suleimani comme généralissime pour l'Irak, la Syrie, le Yémen et le Liban. On suppose qu'une telle configuration devrait bénéficier de l'aval de la Russie et d'Israël.

Dans cette nouvelle Transeuphratène, le Hezbollah se trouve plus sous l'autorité directe du satrape de Damas que du souverain de Téhéran pour tout ce qui touche au territoire libanais. La Syrie n'est donc pas de retour au Liban comme on le pense, car elle ne l'a jamais quitté en dépit du retrait de l'armée syrienne en 2005.

 

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DU COMME-CI ET DU COMME-CA ! ON N,EST PLUS DANS L,ERE DE DARIUS... IL Y A TANT D,AUTRES QUI ONT LEUR MOT A DIRE ET QUI ONT DES INTERETS... UN NOUVEAU ALEXANDRE POURRAIT SURGIR !!!

Beauchard Jacques

Analyse géopolitique essentielle et pertinente mais je pense que le soutien de la Russie n'est pas acquis et encore moins celui d'Israël...

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