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Moyen Orient et Monde

Les Hazaras en proie aux relations ambiguës entre talibans et État islamique

Afghanistan

Le gouvernement de Kaboul ne parvient plus à contenir les attaques des groupes insurrectionnels contre les chiites.

Yoann COQUIO | OLJ
24/08/2017

Le 5 août, plus de 50 civils, en majorité des Hazaras chiites, ont été « exécutés, abattus par balles, et, pour certains, décapités », a déclaré Zabihullah Amani, le porte-parole du gouverneur de Sare-Pul, province du nord de l'Afghanistan. Les autorités de Kaboul accusent l'État islamique et les talibans d'avoir mené conjointement cette attaque dans le village excentré de Mirza Olong, situé dans le district de Sayad, de la province de Sare-Pul. Si, dans un communiqué transmis par son agence Aamaq, l'EI a revendiqué le massacre de ces 54 chiites, les talibans démentent leur responsabilité dans la tuerie. Ils nient la collaboration entre les deux forces insurrectionnelles mais revendiquent la prise du village. Le 8 août, 235 civils pris en otages lors de l'occupation du village ont été libérés par les talibans. Les témoignages effroyables des villageois rapportent que l'opération a, de fait, été menée par une coalition de talibans et de combattants de l'EI.

La communauté hazara chiite compte environ 3 millions de personnes, soit 15 à 20 % de la population afghane, selon les estimations. Elle est régulièrement la cible d'attaques sanglantes, à l'instar du 24 juillet dernier, lorsque les talibans ont perpétré un attentat à la voiture piégée dans le quartier chiite de la capitale, faisant 26 morts et une quarantaine de blessés. La communauté hazara commémorait ce jour-là le premier attentat de l'EI qui l'avait visée. Cet attentat avait fait 84 morts et 300 blessés au sein de la minorité afghane de la capitale lors d'une manifestation contre la marginalisation des chiites du pays.

 

(Pour mémoire : Les talibans et l’État islamique coopéreraient contre les chiites)

 

L'Agence pour les droits de l'homme n'a pas hésité à appeler « les instances internationales à qualifier de génocide les crimes de l'EI contre les Hazaras », considérés comme des « infidèles polythéistes » par certains groupes sunnites radicaux comme l'EI. « La communauté hazara a connu une forte émancipation sociale et économique, due à son intégration aux sphères politiques et administratives, mais également aux nouveaux privilèges que lui accorde la Constitution de 2004 », explique la spécialiste de l'Afghanistan et chercheuse au Centre d'études et de recherches internationales (CERI), Mariam Abou Zahab. Et d'ajouter que ce phénomène a « créé un fort ressentiment chez les non-Hazaras ».

« Cette détestation de la communauté est alimentée par sa forte éducation et son attitude farouche face aux extrémistes religieux », renchérit Karim Pakzad, chercheur à l'IRIS et spécialiste de l'Afghanistan. Les attaques récurrentes ciblent les lieux de prières, comme la mosquée chiite à Hérat ce 1er août ; elles interviennent aussi lors de commémorations religieuses chiites, telles que la Achoura en octobre dernier. L'accalmie pour les Hazaras chiites, permise par une intervention militaire de la communauté internationale en Afghanistan en 2001 dans le cadre de la guerre contre le terrorisme, semble se déliter face à la progression de Daech dans le pays.

 

(Lire aussi : Trump ressort de vieilles recettes pour l’Afghanistan)

 

Des alliances mouvantes
Mais l'attaque présumée du village de Mirza Olong et de la communauté hazara renvoie à une coalition marginale. Malgré la mésestime des chiites par les talibans, les exactions revendiquées par le groupe ont été rares. Dans une logique plus nationaliste que sectaire, les talibans préfèrent cibler les autorités afghanes et les militaires occidentaux. Les partenariats sont opportunistes et fluctuent au gré des intérêts et des zones géographiques. À l'Est, les forces gouvernementales appuient les talibans contre Daech, en leur fournissant du matériel militaire. Les ambitions de certains talibans d'exister sur l'échiquier politique et à la table des négociations les poussent à lutter contre Daech.

Mais « dans certains endroits, au Nord par exemple, les combattants de Daech et les talibans les plus extrémistes coopèrent », confie Karim Pakzad à L'Orient-Le Jour. Les opérations communes sont rares, mais « les fractures au sein des talibans sont bien présentes face au phénomène de radicalisation au sein du groupe », ajoute le chercheur. « Daech va remplacer progressivement les talibans en Afghanistan et y établir une zone d'influence semblable à celle qu'ils ont bâtie entre l'Irak et la Syrie », prédit-il. L'État islamique parvient à recruter via des offres de recrutement alléchantes. L'affiliation afghane de l'EI est d'ailleurs massivement composée d'anciens talibans afghans et pakistanais.

« Les talibans restent en position de force, en particulier dans les zones rurales, ils marquent une opposition ferme à Daech », estime en revanche Mariam Abou Zahab. Elle argumente en rappelant que « les talibans condamnent les violences confessionnelles visant les chiites, le discours antichiite et le projet universel de Daech ne les intéressent pas, ce qui rend le phénomène marginal ». Les combats incessants entre Daech et les talibans révèlent une véritable hostilité entre les deux groupes extrémistes. La chercheuse relève que « depuis l'arrivée de Daech dans le Nangarhâr, province frontalière du Pakistan en 2014, la lutte pour la récupération des provinces perdues reste l'objectif prioritaire des talibans ». Cette collusion ponctuelle des insurgés laisse présager une menace protéiforme pour l'État afghan, déjà fortement affaibli.

 

 

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