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Moyen Orient et Monde

Les enjeux post-EI à Mossoul

Éclairage

Les forces irakiennes devront faire face à des défis majeurs afin de gagner la paix dans la deuxième ville du pays.

12/07/2017

La capitale de l'État islamique en Irak est tombée. Au terme d'une offensive de près de neuf mois, l'armée irakienne est parvenue à reprendre Mossoul, deuxième ville d'Irak, au groupe jihadiste qui s'en était emparé en 2014. Mais la reconquête s'est faite au prix de la destruction d'une grande partie des habitations, notamment dans la partie occidentale de la ville, mais aussi en son cœur même, du fait des combats rapprochés, des raids aériens de la coalition et des attaques et explosions provoquées par les jihadistes. Elle a surtout laissé des populations entières à l'abandon, les civils ayant payé un lourd tribut lors des combats.

Malgré cette victoire contre l'EI, la crise humanitaire est loin d'être réglée. Près d'un million de personnes ont fui leurs maisons et une fraction seulement a réussi à regagner son foyer, principalement dans l'est de la ville, selon l'ONU. Plus de 150 000 habitants seraient encore pris en étau, selon un communiqué d'un réseau de 28 ONG opérant sur le théâtre irakien. Désormais confrontées à la problématique numéro 1 du « jour d'après » visiblement non préétablie avant le début des opérations en octobre 2016, les forces irakiennes vont devoir faire face à des défis majeurs si elles veulent gagner la paix. Elles devront tout d'abord assurer la sécurité de la population. « Les habitants de Mossoul sont heureux de cette libération mais craignent en même temps de parler, de peur de représailles. Les civils ont une attente très importante à l'égard de l'armée qui a joué un rôle majeur, car elle leur inspire plus confiance que les milices chiites, qui se sont livrées à de nombreuses exactions (envers les habitants soupçonnés de collusion, active ou passive, avec l'EI) », estime Myriam Benraad, maître de conférences en sciences politiques à l'Université de Limerick (Irlande) et auteure de L'État islamique pris aux mots, aux éditions Armand Colin. Des représailles à l'intérieur même de la communauté sunnite sont probables, tant l'EI est parvenu à les diviser profondément. Une libération en « demi-teinte » donc, selon la chercheuse.

 

(Lire aussi : Les 12 yazidis et la colère kurde)

 

Exactions des milices chiites
La colère de la minorité sunnite en Irak face à sa marginalisation par le pouvoir dominé par les chiites et aux opérations menées dans l'impunité par les forces de sécurité dans ses régions avait contribué à la montée en puissance du groupe jihadiste sunnite. Extrêmement craintes par les populations sunnites, majoritaires dans la région de Mossoul, les milices chiites ont été mises à l'écart de la bataille de Mossoul, mais ont malgré tout conquis de vastes territoires au sud-ouest de la ville. « Il est impératif que les Mossouliotes aient l'impression que c'est le gouvernement qui reprend la main, et que leur ville n'est pas livrée aux milices chiites », poursuit la chercheuse.

Le deuxième défi des forces irakiennes sera de permettre aux centaines de milliers de déplacés de regagner leur ville. Or ce retour ne pourra se concrétiser avant qu'un plan de reconstruction ne soit établi. Face au champ de ruines qu'est devenue la ville, l'ONU évalue à plus de 700 millions de dollars le montant de la facture pour les efforts initiaux de réhabilitation des services de base, du système éducatif et de la sécurité, ainsi que de la reconstruction. Le Haut-Commissariat pour les réfugiés a estimé « probable que des milliers de personnes restent déplacées pendant des mois. Beaucoup n'ont plus de maison ».

 

(Lire aussi : Contre l’EI, des victoires à la Pyrrhus)

 

 

Administrer la ville
Le troisième défi majeur de Bagdad sera de se focaliser sur l'élaboration d'un projet politique pour Mossoul, visiblement pas discuté depuis le début de la reconquête militaire. L'enjeu sera que cette libération ne se transforme « ni en vide ni en une nouvelle occupation, comme c'était le cas dans Mossoul avant la prise d'assaut de l'EI en 2014 », rappelle Myriam Benraad. Pour cela, il sera primordial de définir qui sera chargé d'administrer la ville.

« Des arrangements entre les forces qui se sont mobilisées lors de la bataille, c'est-à-dire l'armée, les milices et les Kurdes, devront être faits pour administrer la ville. Il va falloir faire émerger parmi cette population sunnite des représentants, des leaders capables de reprendre la main », explique la chercheuse. En attendant que ces questions soient tranchées, seule une présence militaire gouvernementale est envisagée, afin notamment d'assurer la sécurité de la population. Avant Mossoul, les villes de Fallouja, Ramadi et Diyala à l'est du pays ont été reprises des mains de l'EI. Or, depuis leur libération, la situation y reste extrêmement fragile. « Le fait qu'il n'y ait pas eu d'accord ayant émergé de manière stable dans ces territoires fait peser le spectre de l'instabilité », poursuit la chercheuse. À Tikrit, le poids des milices chiites qui contrôlent la ville aux côtés d'une tribu sunnite continue de susciter de nombreuses tensions parmi les habitants qui se sentent notamment « dépossédés de leur ville », car celles-ci tendent à « imposer leur vision du futur Irak et à quelque peu modifier les réalités sociales locales », affirme Myriam Benraad.

Les différents acteurs ayant participé à l'offensive lancée en octobre dernier risquent de se livrer à une lutte d'influence, voire s'affronter, revendiquant chacun sa part du gâteau. C'est pourquoi Bagdad devra peser de tout son poids afin d'asseoir son autorité et négocier des accords afin d'assurer la transition du territoire. Un défi difficile et qui prendra du temps, selon Myriam Benraad, « vu l'étendue des destructions, mais également l'ampleur des inimitiés qui précédaient la prise de contrôle de la ville par l'EI ». Le risque de conflits post-EI dans la région de Mossoul n'est pas à écarter. Notamment avec les Kurdes, dans les provinces disputées.

La Turquie pourrait, quant à elle, jouer de son influence pour contrer l'influence iranienne qui s'étend dans la région via les milices chiites.Ce sera à l'État de « s'imposer comme acteur-clé pour pouvoir juguler ces tensions, et permettre enfin de s'orienter vers une réconciliation nationale », conclut la chercheuse qui estime qu'un « Taëf à l'irakienne » (en référence à la ville saoudienne qui a donné son nom à l'accord ayant mis fin à la guerre civile libanaise en 1990) permettrait d'accommoder ces réalités communautaires et sociales pour pouvoir bâtir un semblant, même fragile, de coexistence nationale.

 

 

 

 

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