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Liban

La descente aux enfers de Saudi Oger entraîne avec elle des centaines de Libanais expatriés

Drame

La compagnie est en cessation de paiements et ses ex-employés n'ont aucun espoir de recouvrer leurs droits

15/06/2017

C'est un véritable empire qui vient de s'effondrer et les professionnels de la construction ne le savent que trop bien. Certains se demandent d'ailleurs comment une telle structure, une compagnie aussi importante en volume d'affaires et aussi bien connectée sur le plan politique, a pu piquer si vertigineusement du nez. Pour d'autres, ce n'était qu'une affaire de temps. La corruption rampante et le manque de transparence qui sévissaient à partir d'un certain échelon dans la compagnie ne pouvaient avoir d'autre conséquence qu'une faillite pure et simple.

Au-delà des causes qui ont conduit à une telle catastrophe, c'est un réel désastre social et économique qui se joue sous les yeux de toutes les parties concernées par ce spectaculaire effondrement. Les Libanais sont une fois de plus pris entre le marteau et l'enclume alors qu'ils se croyaient justement à l'abri, car employés par une grande compagnie dont les propriétaires ne sont plus à présenter. Mais voilà, hier, c'est un drame humain qui se jouait devant les grilles de l'enceinte du palais royal de Djeddah, où des centaines d'employés tentaient de se rendre sur leur lieu de travail, comme à l'accoutumée. Or l'ordre a été donné de ne pas leur permettre d'entrer car leur employeur a tout bonnement mis la clé sous la porte, sans vraiment les prévenir que ce 14 juin serait leur dernier jour de travail. Alors, c'est une manifestation impromptue qui s'est organisée, à Djeddah, sous un soleil de plomb et les 35 degrés de ce mois de juin. Seulement, l'Arabie saoudite est loin d'être le creuset des libertés publiques et ce genre de comportement n'y est que très peu toléré. Les employés de Saudi Oger ont été dispersés sans ménagement.

 

(Pour mémoire : Saudi Oger va fermer ses portes en juillet)

 

« J'ai senti le vent tourner »
Pourtant, nombre d'entre eux avaient déjà senti ce moment arriver et avaient, il y a quelques mois, présenté leur démission avant de se mettre à la recherche d'un nouvel emploi. Certains y sont parvenus, mais ne se sont toutefois pas remis du choc de la perte de leur poste qu'ils croyaient sûr. En effet, travailler pour Saudi Oger en Arabie était en quelque sorte la garantie d'un avenir stable et prospère. Certains y ont d'ailleurs fait toute une carrière, réinvestissant à chaque fois leurs bonus dans des projets lancés par leur employeur. Ils se retrouvent aujourd'hui sans rien. De même, on ne compte plus le nombre de salariés qui ont vu leur paye stopper nette, sans aucune autre explication ni la moindre promesse d'un versement ajourné à une date ultérieure.

L'Orient-Le Jour a pu recueillir le témoignage d'un ancien employé de Saudi Oger, sous le sceau de l'anonymat et que nous appellerons Mohammad. Il raconte son cheminement avec cette compagnie en affirmant d'emblée que « jamais » il n'aurait pensé qu'elle sombrerait. « Vous savez, la famille Hariri, les connexions avec la famille royale, tout ça. C'était le rêve de tout un chacun d'intégrer la boîte, on savait que nous pourrions travailler dans la stabilité, mais aussi bénéficier des nombreux avantages qu'offrait la boîte à l'époque, raconte-t-il. J'ai commencé à travailler pour Oger Dubai en 2005, juste après la mort de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri. Jusqu'en 2011, ça allait bien, mais avec la crise qui s'est installée à Dubaï, nous avons été mutés sur un projet à Abou Dhabi. Et là, petit à petit, nous avons senti le vent tourner. Il faut dire qu'ils travaillaient aux Émirats de la même manière qu'ils le faisaient en Arabie, c'est-à-dire presque à perte, jamais payés à temps. Mais les Émirats ne fonctionnent pas comme l'Arabie, et ils s'en sont rendu compte trop tard.

En 2012, on nous a proposé de rejoindre Saudi Oger en Arabie. J'ai dit oui, parce que je pensais que la crise aux Émirats justifiait la situation désastreuse d'Oger Dubai et qu'en Arabie les conditions seraient meilleures. Ce n'est que lorsque j'ai commencé à ouvrir les portes d'appartements et de parkings fermés, dans une tour où nous avions des travaux à faire, que je me suis rendu compte de l'ampleur de la mauvaise gestion et de la corruption qui régnait dans cette compagnie. Des salles entières bourrées de meubles faits à la main pour un des employés français de la boîte, des parkings où se trouvaient des voitures de luxe dont personne ne savaient à qui elles appartenaient. Et puis les dépenses de tous les employés étaient remboursées de manière systématique, quelles qu'elles soient. Je me souviens de ce collègue qui s'était fait rembourser les frais de l'école de dressage où il avait inscrit son chien... »

En 2015, Mohammad a senti le vent tourner et il a compris que ce qui semblait impensable allait véritablement se produire. Il a donc commencé à chercher activement du travail, mais n'a décroché un job qu'en 2016. Aujourd'hui, Saudi Oger doit une année de salaire à Mohammad, mais ce dernier hésite encore à se rendre auprès du ministère du Travail car il a la nette sensation qu'il y a une volonté politique de « noyer l'affaire en perdant du temps ». « Ils prennent les informations nécessaires et donnent un numéro de plainte, mais ne sont clairement pas aux côtés des employés. Ils ne paient que si véritablement on leur intime l'ordre de le faire... »

 

(Pour mémoire : Saudi Oger : les employés libanais attendent toujours leurs arriérés)

 

Double drame
Mohammad, qui a aujourd'hui la quarantaine, s'estime chanceux d'avoir pu partir et trouver un autre emploi. Mais d'autres de ses anciens collègues n'ont pas eu cette chance. « Je connais personnellement un employé qui a œuvré pour la compagnie durant 37 ans. En 2015, ils l'ont licencié. Au lieu de prendre ses indemnités de fin de service, il a fait des pieds et des mains et même usé d'un piston pour être réintégré dans la boîte. Aujourd'hui, il se retrouve 39 ans plus tard, sans rien. Aucune indemnité de fin de service car la compagnie n'a plus de quoi payer aucun de ses employés. » Il avoue toutefois que le dernier PDG de la boîte, Richard Chammas, a employé tous les moyens pour redresser la compagnie, sans succès. Il estime dans ce contexte que les directeurs ont longtemps rédigé de faux rapports à Saad Hariri et celui-ci, n'étant pas au fait des tenants et des aboutissants de la compagnie, n'a pas vu la catastrophe arriver.

Toujours est-il que pour les expatriés libanais résidant en Arabie, le drame est double. Non seulement ils perdent leur travail, leur source de revenus, dans un contexte économique plus que difficile, mais ils voient également leur carte de résidence devenir caduque du jour au lendemain, puisque Saudi Oger n'existant plus, ils n'ont techniquement plus de « sponsor » et donc plus aucun motif légal de se trouver sur le sol saoudien. Il s'agit donc de tout quitter, dans la précipitation, sans le moindre filet de sécurité.

 

Pour mémoire

Saudi Oger : des sous-traitants réclament des dizaines de millions de dollars

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Antoine Sabbagha

La corruption puis la corruption détruit tout . Notre dette publique n' est qu' un petit exemple .

AIGLEPERçANT

IL DOIT BENIR LE CIEL D'AVOIR OBTENU LE SIEGE SUR LEQUEL IL EST ASSIS EN CE MOMENT .

FAUT PAS ËTRE INGRAT !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TRES DEPLORABLE ! QU,EN DIT SAAD HARIRI ?

Khlat Zaki

Une aussi grande affaire entraîne fatalement Saad Hariri à se poser sa question fétiche:
Qu'aurait fait Rafic Hariri dans ce cas de figure si tant est qu'il aurait laissé Saudi Oger tomber si bas?
En toute innocence se pose une question subsidiaire:
Que devrait faire l'Etat du Général Aoun devant cette catastrophe humaine?

Compte tenu de l'hiérarchie des priorités des uns et des autres, attendons voir!!!

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