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Liban

« Soit nous sommes jetés à la rue, soit l’immeuble s’effondre sur nos têtes »

Patrimoine

La construction d'un mégaprojet immobilier à la place de la Grande Brasserie du Levant accélérera la gentrification du quartier, né au XIXe siècle autour du port de Beyrouth.

31/03/2017

Un imposant immeuble bâché et des ouvriers syriens perchés sur des échafaudages qui s'interpellent. Les bulldozers, Bobcats et marteaux piqueurs secouent les lieux. La démolition de la Grande Brasserie du Levant, qui avait abrité durant des décennies l'usine de bière Laziza, a commencé. Mais il y a un carré blanc, dans l'immense bâche verte : c'est la façade d'un vieil immeuble toujours habité, enclavé dans le bâtiment de la brasserie, et dont les locataires se sentent pris en otages.

Devant cette façade, un petit groupe de journalistes et quelques militants de la société civile se sont rassemblés. C'est ici que le collectif Beyrouth Madinati, entouré des habitants de l'immeuble, a décidé de tenir une conférence de presse pour dénoncer les retombées négatives d'un projet qui verra le jour à la place de la Grande Brasserie du Levant, d'une superficie de 5 000 mètres carrés. Baptisé « Mar Mikhaël Village », le projet comprendra des dizaines de petites maisons et d'appartements, des espaces commerciaux et une piscine, dans un quartier en pleine gentrification.

 

 

 


Prenant la parole, Mona Fawaz, urbaniste du collectif Beyrouth Madinati, a mis l'accent non seulement sur la conservation du patrimoine de la ville, mais aussi sur la préservation du tissu social de la capitale. « La construction de ce grand projet immobilier ne fera que déloger les véritables habitants du quartier et fera perdre à Beyrouth son cachet », a-t-elle souligné. Elle a appelé à la mise en place d'un « plan d'urbanisme précis pour la ville, qui définirait les zones qui pourraient être développées sur le plan de l'immobilier alors que d'autres devraient être préservées ».

À la question de L'Orient-Le Jour de savoir comment l'on pourrait sauver ce qui reste du patrimoine de Beyrouth et de sa vie de quartier alors que depuis quelques semaines la destruction de vieux bâtiments dans la capitale s'est accélérée, elle a noté : « Il y a des ministres qui sont plus sensibles que d'autres aux questions de patrimoine. L'ancien ministre de la Culture Rony Arayji était notre allié. Nous ne disposons actuellement d'aucun recours officiel. Notre seule option est de sensibiliser les habitants du quartier afin qu'ils créent des groupes de pression sur les promoteurs immobiliers et ceux qui les soutiennent. » L'actuel ministre de la Culture, Ghattas Khoury, était injoignable en soirée, hier.

 

(Lire aussi : On achève bien le patrimoine...)

 

« Nous voyions la mer à partir de notre balcon »
Élie Béchaalany, habitant du premier étage de l'immeuble situé au milieu du chantier, raconte à L'Orient-Le Jour : « Ma famille habite ici depuis 80 ans. Nous voyions la mer à partir de notre balcon et Ras Beyrouth était visible de notre salle à manger. Non loin d'ici, il y avait la station de train. Mon plus beau souvenir d'enfance ? Quand j'avais huit ans, je jouais au foot dans un immense terrain vague près de la gare ferroviaire. »
Il raconte encore que l'immeuble qu'il habite appartient à la famille Maalouf dont les héritiers ont émigré au Canada. « Les vieux bâtiments de Beyrouth sont mis en vente par leurs héritiers, certains voulant éviter les problèmes du partage des biens-fonds entre eux. Par les temps qui courent, il est plus lucratif aussi pour eux de vendre un immeuble à Beyrouth que de le garder », s'exclame-t-il.

Élie Béchaalany est employé du port de Beyrouth, comme beaucoup d'autres habitants du quartier. Les quartiers de Mar Mikhaël et de Rmeil se sont construits durant la seconde moitié du XIXe siècle autour du port de Beyrouth. La majorité de leurs habitants remplissaient toute sorte de petits métiers sur les quais du port ou travaillaient comme domestiques dans les grandes villas de la rue Sursock.

Ghada Stéphan habite le dernier étage de l'immeuble. « J'invite les promoteurs, le président du conseil municipal de Beyrouth et les ministres concernés à venir prendre le café chez moi. La maison tremble à chaque coup de marteau piqueur et le bruit est intenable. Et ce n'est que le début. » « En 1998, un immeuble a été construit deux rues plus loin, l'un de mes balcons est tombé à cause des secousses », dit-elle en pointant du doigt et le nouveau bâtiment et un bout de la façade où un petit balcon manque. « Nous sommes en danger. Je n'ai pas les moyens d'aller ailleurs. Si l'immeuble s'écroule, je me retrouverai dans la rue dans le meilleur des cas. Sinon, les responsables viendront et verront un bâtiment effondré sur nos têtes », martèle-t-elle.

 

(Lire aussi : A Mar Mikhaël, la Grande Brasserie du Levant en voie de démolition)

 

L'immeuble Art déco de la rue Gouraud
Naji Esther est le fondateur de la page Facebook « Save Beirut Heritage ». Habitant Gemmayzé, il milite depuis plusieurs années pour la protection du patrimoine de la capitale. Il porte des traces de griffures au visage et parle comme s'il venait de perdre un être cher. « Je me suis battu hier avec les ouvriers de l'immeuble Art déco de la rue Gouraud (racheté par un promoteur du Liban-Sud, l'autorisation de construire avait été donnée par l'ancien ministre de la Culture à condition de préserver la façade). » « Ils ont tout détruit en gardant la façade, pour nous leurrer, pour que nous pensions qu'ils la préserveraient. Mais ils n'ont pas respecté la condition posée par Rony Arayji. Je les ai vus en train de donner des coups avec leurs Bobcats aux fondations de ce qu'il restait de la façade, ils ont pris la fuite quand elle a commencé à trembler. Aujourd'hui, il ne reste plus rien », raconte-t-il.

Il prend son téléphone portable, montre des photos. « La maison rose (située à Ras Beyrouth) est aussi en danger. Regardez, ils viennent la nuit, démontent des volets et cassent des objets, comme la cheminée, à l'intérieur. Quand un bâtiment est ainsi saccagé, il est plus facile de le démolir », dit-il.
Dans un Beyrouth qui a survécu vaille que vaille à la guerre civile, les bulldozers des promoteurs immobiliers sont en pleine effervescence.

 

Pour mémoire

Bernard Khoury assume son « crime » à Mar Mikhaël

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Grand Duc

Quel crime... Au lieu de retaper, rénover, donner une nouvelle vie à ce lieu en préservant son passé.

Et Bernard Khoury, un de nos "grands" architectes, au milieu de tout ça ! Mais pourquoi ? Effacer encore un des beaux souvenirs de Beyrouth pour une poignée de dollars ? Quelle honte...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA MODERNISATION EST EN MARCHE... ET NE S,ARRETERA PAS !

Nadine Naccache

On nous a fait renier notre passé intellectuel et spirituel et maintenant on souille et détruit notre patrimoine architectural remplacé par des tours sans âme."Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir."

Riga Pavla

Pourquoi ils ne retapent pas cette merveille et en font des Lofts !
ont-ils jamais entendu parler d'usines désaffectées remises au goût du jour !???!

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