Liban

Lettre ouverte d’un importateur de vins aux « responsables »

Tribune
30/03/2017

Chers Messieurs,

Pardonnez-moi, mais je me sens quelque peu obligé de vous dire ce que je pense concernant le projet des nouvelles taxes – et surtout celles qui touchent les vins importés.
En tant qu'importateur de vin, je figure, Messieurs, parmi les premiers touchés par les « potentielles » nouvelles taxes. Je ne souhaite pas appeler des « connaissances » ou tenter d'exercer une pression quelconque à travers tel ou tel ministre ou député comme beaucoup d'autres confrères. Je veux juste m'adresser, via L'Orient-Le Jour, à la personne, au groupe de « responsables » ou à l'économiste hors norme qui a eu cette idée de génie de remplacer la taxe de consommation, qui était de 200 LL/litre de vin ou champagne par un pourcentage sur le prix final du produit (35 % du prix final du produit).
J'aimerais que l'on m'explique cette démarche. J'aimerais connaître les avantages d'une telle loi. J'aimerais que l'on me montre le revenu que cette taxe va ramener aux caisses de l'État. J'aimerais savoir à qui profite ce crime. Car, oui, chers Messieurs, c'est bien un crime, contre les commerces, contre le tourisme, contre une passion, contre des hommes et des femmes qui ont décidé de rester dans ce pays, d'y travailler, d'y élever leurs enfants. Non, désolé Messieurs, je n'arrive pas à trouver un seul avantage à cette taxe – mais ô combien d'inconvénients...
Sincèrement, j'ai bien réfléchi avant d'écrire cet article pour essayer de comprendre pourquoi cette taxe est imposée. Serait-ce pour protéger les producteurs locaux ? Pour augmenter les revenus de l'État dans le but de pouvoir financer d'autres projets ? Pour diminuer les dépenses maladie, dans la mesure où « le vin est dangereux pour la santé », et la sécurité sociale en déficit ? Dois-je me dire que ce n'est pas grave ; que, de toute façon, le vin importé est un produit de luxe et que ce sont les riches qui en boivent car ils en ont les moyens ? Dois-je croire tout ce que j'entends ça et là, que ce sont « les chrétiens » qui sont visés par cette taxe et qu'il s'agit d'une discrimination communautaire ?
Non, Messieurs, cette taxe n'ira pas remplir les caisses de l'État pour financer d'autres projets. Elle ne fera que remplir des poches, dans la mesure où trop de taxes sans réformes, c'est une augmentation de la corruption et de la contrebande.
Non, Messieurs, cette taxe n'aidera pas les producteurs locaux. Ils ne feront plus d'effort pour améliorer la qualité de leurs produits, puisqu'il n'y aura plus de concurrence.
Non, Messieurs, le vin n'est pas mauvais pour la santé. Il est au contraire prouvé qu'il est bénéfique (jusqu'à certaines limites, cela s'entend), tandis que le tabac dans toutes ses formes l'est – qui rappelle à mon bon souvenir une certaine loi d'interdiction de fumer dans les endroits publics...
Non, Messieurs, le vin n'est pas un produit de luxe... Ne le transformez pas en tel. Démocratisez-le. Ne limitez pas sa consommation aux gens fortunés. Donnez la chance aux amateurs de pouvoir vivre leur passion sans se ruiner !
Messieurs, je crois encore au pluralisme du Liban. Les lois dans mon pays me rappellent cette phrase d'une chanson de Daniel Balavoine, « La vie ne m'apprend rien » : « Les lois ne font plus les hommes mais quelques hommes font la loi... »

 

(Lire aussi : Taxes : y a-t-il eu de vrais abus des commerçants ?)

 


Pour information...
1. Je ne suis pas économiste, mais un simple calcul que je me suis amusé à reproduire sur le tableau ci-dessous vous montre combien vous coûtera une bouteille avant et après l'application des nouvelles taxes :

 

 

Connaissez-vous beaucoup de commerçants, qui, s'ils importent de la marchandise qui coûte 200 000 $, par exemple, seront capables de payer la somme de 325 000 $ pour la sortir du port du jour au lendemain ?

2. Les vins libanais, par exemple, ne sont pas particulièrement taxés en France, pourtant grand pays producteur de vin.

3. La loi contre le tabac dans les lieux publics, qui visait à diminuer la facture sociale, a été bafouée – et la taxe sur le tabac est minime comparée aux autres pays.
Merci, Messieurs, de ruiner d'honnêtes gens qui tentent de donner du plaisir aux autres, dans un pays où il fait de moins en moins bon de vivre. Je le dis, la mort dans l'âme, mais j'irai probablement partager le plaisir de l'œnologie et du vin sous d'autres cieux, plus cléments, plus avisés, plus responsables. Je n'ose pas penser à ce que d'autres catégories de la population, elles, et pour bien moins que du vin, pourront bien faire pour sortir de la catastrophe dans laquelle vous les catapultez !

*Ingénieur agronome de formation, diplômé en œnologie de l'Université de Bourgogne à Dijon, Louis Tannoury a obtenu un master en commerce international des vin et spiritueux. Après quelques années d'expérience dans le vignoble bourguignon, il est actuellement importateur et distributeur de vins au Liban (Terroirs-Y-Seleccion). Il collabore avec « L'Orient-Le Jour » deux fois par mois dans le cadre de la rubrique « Vin sur vin », dans La Seize.

 

 

 

Lire aussi

Les importateurs d’alcool appellent les commerçants à ne pas hausser les prix

Les nouvelles taxes prévues pour financer la grille des salaires 

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Le terroir, un sol et des hommes

L’histoire d’amour entre le vigneron et sa terre

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PAUL TRONC

Cher Monsieur , votre lettre m'a interpellé.

J'ai compris votre démarche et je souscris au fait que le vin bu avec modération ne procure que du plaisir , comme toute autre chose , même l'eau. Vous avez raison de dire que pour le tabac les taxes sur l'importation aurait généré plus d'entrée de recettes, vu le nombre de chichas ou water pipe consommé.

Je voudrai aussi prendre mon vin au Liban, et pas que du local , même s'il est de très grande qualité, comme apprécier un Kefraya à Paris équivaudrait à apprécié un bon bordeaux à Beyrouth.

CEPENDANT , ne tombez pas dans le piège de lois communautaires , croyez moi ces communautés visées par votre lettre , même si c'est légitime, apprécient le bon vin importé comme le local.
Avec peut être une différence entre ceux qui sont constamment entrain de s'ouvrir vers les autres par tous les moyens , comme le gustatif et ceux qui feront le choix de s'enfermer.

Alors pour l'amour du ciel continuez à vous battre, mais évitez ce genre d'obstacle mental .

Irene Said

Et si l'on taxait nos "responsables" pour chaque fois où ils proposent des lois et projets nuls et irréalisables ?

Pour chaque fois qu'ils ne se présentent pas aux réunions qui les concernent ?

Pour toutes les promesses jamais accomplies ?

Pour leur incroyable arrogance et j'menfoutisme ?

Irène Saïd



M.V.

le vin sortira t'il vainqueur ...? contre les puissants "vins %" du bakchich système..? :-)

Marionet

Franchement, je trouve cette prise de position inappropriée: taxer le vin d'importation permet de protéger la production locale. Si. Par ailleurs, le comparatif avant/après se base sur le prix d'une bouteille chère ce qui amplifie l'effet des nouvelles taxes. Non, ce n'est pas la mer à boire.

Emile Antonios

Si importer devient prohibitif alors il faudrait gagner sa vie en exportant nos excellents vins libanais !

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