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Moyen Orient et Monde - Décryptage

Référendum : Erdogan aborde la dernière ligne droite en position de force

Marquant une étape décisive pour l'avenir politique et démocratique de la Turquie, la réforme constitutionnelle monopolise l'attention des deux camps. La campagne référendaire s'amorce dans un climat délétère.

Le président turc a lancé sa campagne référendaire à Kahramanmaras, le 17 février 2017. Yasin Bulbul/AFP

Recep Tayyip Erdogan n'imagine même pas qu'ils puissent lui dire non. Invités à se prononcer sur l'amendement constitutionnel le 16 avril prochain, les citoyens turcs doivent décider s'ils sont prêts à accorder de « superpouvoirs » à leur président, mettant ainsi fin au régime parlementaire en vigueur. Les partisans du oui se regroupent principalement autour de l'AKP, le parti au pouvoir, et du MHP, à sa droite. Affaiblie par les purges et les résultats mitigés des législatives de novembre 2016, l'opposition politique s'insurge contre la dérive autoritaire à laquelle mènera, selon elle, la réforme. Formés essentiellement du Parti démocrate des peuples (HDP, le parti prokurde) et du Parti républicain des peuples (CHP, le parti kémaliste), les opposants manquent cependant cruellement de moyens pour peser dans cette campagne.

La mainmise croissante du gouvernement sur les médias turcs permet aux militants en faveur de la réforme de bénéficier d'un impact médiatique considérable. Depuis un décret de l'exécutif du début du mois, les médias privés sont exempts d'accorder un temps de paroles égal aux deux camps. Quant aux journalistes dissidents, beaucoup ont été contraints de déserter l'antenne. La semaine dernière, deux journalistes de la chaîne de télévision Kanal D et du journal Posta, propriété du groupe Doğan Holding, ont été écartés pour avoir soutenu publiquement le « non ».

Inévitablement censurée, l'opposition se voit complètement marginalisée. Des figures telles qu'Orhan Pamuk en ont fait les frais. L'interview du Prix Nobel de littérature turc au journal Hürriyet n'a pas été publiée. Il y témoignait son opposition à la réforme pour un journal lui aussi aux mains du groupe Doğan Holding. Un temps soupçonné d'avoir participé d'une manière ou d'une autre à l'organisation du putsch contre Recep Tayyip Erdoğan, le groupe semble désormais vouloir prêter allégeance au gouvernement pour se protéger.

 

(Lire aussi : En Turquie, les anti-Erdogan diabolisés avant un référendum-clé)

 

« Le rêve américain »
L'AKP part donc avec une longueur d'avance en bénéficiant de surcroît d'une base militante nettement renforcée depuis la tentative de coup d'État dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016. Les jeunes sont devenus le cheval de bataille du Premier ministre turc, Binali Yildirim. Dans des millions de lettres envoyées aux forces vives du pays, il s'engage à ce que le nouveau système les représente davantage. De plus en plus nombreuse dans les rangs du parti au pouvoir, la jeunesse voit en cette réforme « un point de levier pour Erdoğan, qui pourra faire avancer les choses en Turquie sans être freiné par les concertations avec l'opposition », estime une étudiante turque, militante de l'AKP, interrogée par L'Orient-Le Jour sous couvert d'anonymat.

L'amendement constitutionnel a été établi dans les grandes lignes par l'AKP et pour l'AKP. Il prévoit la mise en place d'un système semi-présidentiel, entrant en vigueur en 2019. Cette même année aura lieu l'élection présidentielle que l'AKP n'a jamais perdue depuis 2002. La nouvelle Constitution symbolise « la poursuite du rêve américain en Turquie », ajoute l'étudiante, jugeant cette réforme comme l'aboutissement d'un régime présidentiel à part entière. Cependant, contrairement à l'exemple américain, les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire ne pourront pas se contre-balancer les uns les autres. Si la réforme est adoptée, le Président nommera et révoquera lui-même ses ministres, s'émancipant d'un Premier Ministre. Il bénéficiera d'un pouvoir de dissolution du Parlement qui, lui, perdra son droit de censure du gouvernement. Sa mainmise sur la justice sera assurée par l'élection de six des treize membres du Haut Conseil des juges et procureurs, et de la majorité des membres du Conseil constitutionnel. L'absence évidente de contre-pouvoirs inquiète donc les opposants turcs dont le pouvoir dans la prise de décision sera considérablement réduit.

 

(Pour mémoire : Référendum en avril sur le renforcement des pouvoirs d'Erdogan)

 

Bien qu'il soit conscient de sa popularité auprès de la population, cette ultime étape n'est pas pour autant « une formalité pour le président », selon Selçuk Demir, avocat franco-turc. En s'engageant dans une campagne calomnieuse envers les opposants, le président turc tente dangereusement de récupérer le vote des indécis. Assimilant les détracteurs de la réforme à des « terroristes », Recep Tayyip Erdoğan risque de se mettre à dos une partie de l'électorat encore incertain sur son vote. « Ceux-là ne sont pas contre Tayyip Erdoğan, mais contre la nation », a-t-il déclaré dans un discours le 17 février au sujet des opposants. Quelques heures plus tard le même jour, un nouvel attentat frappait Viranşehir dans le sud-est de la Turquie, un événement faisant le jeu de l'AKP, une nouvelle fois.

 

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