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Lina Ghotmeh : Vivre avec des ruines, je connais ça...

Beyrouth insight

Sa signature est internationale, son bureau d'architecture parisien et son cœur... méditerranéen. Elle vient d'être nominée pour le prestigieux Mies Van der Rohe Award pour son magnifique projet du Musée national estonien.

Carla Henoud | OLJ
29/12/2016

«La mer, dit-elle, fait partie de notre identité.» Alors, la retrouver un samedi face au grand bleu, sous le ciel pur d'un hiver paresseux qui souligne son sourire, paraît très approprié. Lina Ghotmeh est déjà là, le regard lointain, vêtue ce matin d'un noir qui éclabousse le fond de l'air. À quelques heures de prendre un avion pour Paris où elle vit et travaille, elle se laisse surprendre par une discussion qui se transforme naturellement en interview. Un exercice qu'elle n'aime pas, même si l'architecte de nationalité franco-libanaise de 37 ans fait la couverture des magazines internationaux spécialisés, la forçant ainsi, actualité oblige, à sortir du silence dans lequel elle aime évoluer. Beaucoup plus fourmi que cigale, elle semble surtout heureuse de trouver la forme, le concept, le matériau et l'identité d'un projet qui vont avec la sienne. Et faire de l'architecture un exercice durable, responsable, également artistique, lié au passé.

Les prix qu'elle reçoit restent une fierté personnelle, presque silencieuse, qu'il serait tout de même bon de rappeler: Lina Ghotmeh est lauréate du prix Najap 2007-2008, décerné par le ministère français de la Culture et de la Communication, du prix de la Ressegna Lombardia di Archittettura 2008 et du Red Dot Award. En 2010, elle est sélectionnée par la European Architects Review dans sa liste des «10 architectes visionnaires pour la nouvelle décennie». Elle a remporté cette année le prix DEJEAN de l'Académie française d'architecture, le Grand Prix AFEX pour le Musée estonien à Tartu et, il y a quelques jours, pour ce même projet, elle est nominée pour le prestigieux Mies Van der Rohe Award, décerné par la Commission européenne et la Fondation Mies Van der Rohe aux grands noms de l'architecture européenne contemporaine, comme, avant elle, Rem Koolhaas et Zaha Hadid.

Calme, d'un calme apparent qui cache son audace et sa «rage» de faire, elle dit, très (apparemment) calmement: «C'est un métier très complexe. Si tu n'as pas la rage, tu ne peux pas le faire. Beyrouth reflète ça. C'est une ville qui te pousse à être enragée en permanence.» Cette ville, elle en connaît les failles, les émotions, les ruines et «l'archéologie permanente». Alors, lorsqu'elle précise: «Vivre avec des ruines, je connais ça», elle en fait clairement une affirmation, une philosophie qui s'exprime dans chacun de ses projets. Une proposition d'avenir. Un projet de (sur)vie.

 

(Pour mémoire : Entre Babel et Lucullus, la tour de Lina Ghotmeh trônera au cœur de Paris)

 

Rapport émotionnel avec la guerre
Installée en France depuis plus de 10 ans, après un parcours entre Beyrouth, Paris et Londres, et une collaboration avec les ateliers Jean Nouvel, Lina Ghotmeh a fondé en 2006 son premier bureau d'architecture, DGT. Lorsqu'elle remporte le concours lancé par l'Estonie pour la construction de son musée national, avec une équipe internationale, elle bouscule les règles établies: le bâtiment de 34000 m2, qui abrite une collection de 140000 objets, sera installé non pas sur le site proposé, mais sur une base soviétique qui se trouve juste à proximité. L'équipe de travail est jeune et, de surcroît, étrangère. «Il fallait se prouver... J'ai senti le partage d'une histoire commune avec l'Estonie et ce rapport ambivalent à l'histoire et à la guerre», confie-t-elle. Dix ans plus tard (2 ans pour signer le contrat, 3 ans d'études, 2 ans pour trouver les financements et 3 ans de chantier), le musée, impressionnant, est enfin inauguré cette année. «Faire le musée en continuité avec la piste d'atterrissage a provoqué un débat national. L'architecture, rajoute-t-elle, reste un moyen de poser des questions.»

Il en est ainsi de son projet actuel, «Réalimenter Massena», qui se fait dans le cadre de «Réinventer Paris». Lancée en 2014 par la mairie de Paris, cette opération a pour objectif de «dessiner la ville de demain» sur 22 sites abandonnés. Dans le Paris Rive Gauche, à l'ancienne gare éponyme, Lina Ghotmeh a proposé, sur une surface totale de près de 2000 m2, avec une agriculture de 1000 m2, une des premières tours en bois en France, conçue selon l'économie circulaire et des circuits courts vertueux.

Dans cette même démarche, l'architecte, qui évolue à présent dans son bureau parisien rebaptisé LG_A, Lina Ghotmeh Architects, installe ses repères dans sa ville natale. L'immeuble résidentiel Stone Gardens, au port, surprenant, allie urbanisme, modernité, écologie et poésie. Ses ouvertures asymétriques, son béton «libanais», son architecture se conjuguent parfaitement avec les «ruines» de Beyrouth, réelles ou virtuelles, comme un hommage, un devoir d'architecte et d'habitant.

Avant de repartir, très vite, rattraper son avion, celle qu'on appelle ici el-mouhandissa confie: «Chacun est citoyen dans la ville. Je suis architecte même si je n'ai pas tout le temps à moi. J'ai l'ADN, pas le temps.» Et surtout: «Il est possible de rêver jusqu'au bout.»

 

 

Pour mémoire

Le projet de l’architecte libanaise Lina Ghotmeh présélectionné pour « réinventer Paris »

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