Aujourd'hui, alors que tu as rejoint tous ceux que tu as aimés, Mike (Marshall), ton fils, l'amour fulgurant de ta vie, Henri Vidal, et Gérard Oury, la sérénité et l'apaisement, permets-moi de ne pas parler de tes yeux. Tu ne l'aurais pas voulu. N'as-tu pas dit un jour dans une interview à Gala : « À cause de mes yeux, on avait tendance à oublier que j'avais une voix et que j'étais capable de jouer ? » D'ailleurs Jean Delannoy l'avait très bien compris, lorsqu'il t'a offert le rôle d'une aveugle en 1946 dans La Symphonie pastorale et, dans la foulée, ton prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes.
Aujourd'hui, alors que tu manques depuis longtemps au cinéma et au théâtre (que tu avais appris à connaître sur le tard) français, parlons de cette Simone Roussel qui a emprunté un jour le prénom de Michèle, « parce que cela faisait chic », et le nom de Morgan à celui d'une banque. Parlons de cette comédienne qui se défendait d'être un mythe... « Un mythe, c'est quoi ? Est-ce une légende ? » Tu enchaînais même une réplique de la pièce Les Monstres sacrés, que tu jouais en 1993, aux Bouffes parisiens, avec Jean Marais : « Une légende ne serait pas une légende si on lui ressemblait. » Tu ajoutais : « Moi, je suis une femme qui a travaillé toute sa vie. » Je veux parler de cette Michèle au parcours discret, mais non moins glorieux et qui, délaissée par la Nouvelle Vague ou non comprise par Hollywood, a réussi à se maintenir longuement dans sa carrière.
Du Quai des Brumes de Marcel Carné en 1938 à Ils vont tous bien de Giuseppe Tornatore en 1990, en passant par Les Orgueilleux d'Yves Allégret en 1953, Napoléon de Sacha Guitry (1955), Marie-Antoinette, reine de France de Jean Delannoy (1956) et Benjamin, ou les mémoires d'un puceau de Michel Deville en 1967, tu as toujours « incarné l'image d'une femme française dans laquelle on pouvait se retrouver. Je ne me voyais pas en femme de mauvaise vie et, d'ailleurs, personne n'y aurait cru. Surtout pas les femmes, qui sont les trois quarts de mon public ».
Je veux parler aussi de Michèle l'image de l'amour, du rire mais aussi du bonheur. Je retiens cet aveu que tu avais fait, s'agissant d'Henri Vidal : « Quand un homme vous fait rire, il vous a déjà dans son lit... » Je veux enfin parler de cette force tranquille que tu représentais et qui donnait cette majesté au cinéma français. De ce bonheur que tu as su si bien incarner et que tu résumais en quelques mots : « Le bonheur est une force comme le sont l'électricité, la pesanteur, le son... Comme toute force, le bonheur est dirigé par des lois. » Mais aussi : « S'intéresser à beaucoup de choses, être entourée des gens que l'on aime sont le secret de ma longévité » (extrait de l'interview du Journal du dimanche du 28 février 2010). Ce bonheur que tu emportes avec toi, mais que tu laisses à tous ceux qui t'ont aimée et adulée, en gage d'héritage.
P.S. : Morgan(e) de toi, Michèle, comme te le dit si bien Pinter.
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