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Culture - Exposition

Claude Moufarège, « Lost In Translation »

La capitale libanaise se déploie, quartier par quartier, toujours vus d'en haut, sur l'ensemble des toiles de cette artiste. Laquelle entretient avec cette ville une relation émouvante et contrastée. Rencontre chez Artspace*, où elle expose.

«De la lumière» ou des architectures qui palpitent d’émois contenus… (huile sur toile ; 130 x 195 cm).

Une jungle de béton ouverte sur l'horizon, le monde... Des vues plongeantes sur des immeubles aux terrasses inoccupées... Des bâtiments disparates quadrillant des rues inexorablement vides de toute trace humaine... Dans les toiles de Claude Moufarège, Beyrouth se révèle une ville d'ombres, essentiellement. Et de lumière, parfois. Un lieu de solitude et un port d'exil. Une cité aussi angoissante qu'attachante. Un personnage tout autant qu'un espace urbain. Une héroïne hitchcockienne, en somme : mystérieuse, glacée et terriblement séduisante.

On chercherait, en vain, dans les peintures « silencieuses » accrochées sur les cimaises, quelques traces de l'image habituelle de cette ville, plus connue pour son chaos, son bruit, son exubérance et sa chaleur. Mais le Beyrouth (dé)peint par cette artiste exprime un état d'abandon, de solitude, de perte de repères dans un monde qui s'éteint et qui cède la place à un autre en devenir...

 

À la fois proche et lointaine...
C'est du moins ce que l'on ressent devant les 16 peintures à l'huile qu'expose – jusqu'au 7 janvier 2017, à la galerie Artspace* – cette talentueuse artiste qui arrive à transmettre, au moyen de vues exclusivement architecturales, flirtant par moments avec l'abstraction, toute une palette d'émotions et de sentiments contrastés. Ceux-là mêmes qu'elle voue à Beyrouth, qu'elle a maintes fois quittée, maintes fois retrouvée. Ville qui lui est tout à la fois proche et lointaine. « J'aime profondément Beyrouth et, en même temps, elle ranime des douleurs en moi, même si elles commencent maintenant à s'estomper », confie dans un murmure cette femme si frêle, si fragile mais au pinceau si fort. « Ma vie est ainsi faite de pleins de paradoxes », ajoute la peintre autodidacte venue à l'art il y a une vingtaine d'années, après une carrière aboutie d'architecte.
« J'ai toujours aimé peindre et dessiner. D'ailleurs, c'est par goût du dessin que je me suis dirigée vers des études d'ingénieur-architecte à l'Esib. Cela m'a permis de me structurer, même si j'avoue aujourd'hui avoir quelques regrets de ne pas avoir directement intégré l'Alba. Durant mes années professionnelles, je faisais de l'illustration à mes heures de loisir, sans jamais publier. Jusqu'au jour, il y a de cela une vingtaine d'années, où j'ai décidé de reprendre la peinture. L'odeur de l'huile, sa texture, la magie de ses couleurs m'avaient trop manquée », raconte-t-elle.

À Londres, où Claude Moufarège était alors établie avec son regretté mari et son fils, elle suit quelques ateliers d'artistes, dont celui de David Drey, puis se lance dans la ronde des expositions collectives. Elle participera, notamment, à la Royal Academy's Summer Exhibition en 2009, puis elle réunira, dans une première exposition individuelle au musée Robert Moawad, une première cuvée d'œuvres sur le thème de la mer et du portrait. À cette occasion, elle resserre ses liens distendus avec Beyrouth, pour cause d'exils successifs...

 

Cet éternel sentiment d'exil...
« Je suis née à Dakar, où j'ai vécu jusqu'à l'âge de dix ans. Puis, avec ma famille, nous sommes rentrés au Liban. J'ai grandi à Beyrouth. Mais on y vivait un peu en autarcie. Je me sentais un peu étrangère et pas vraiment chez moi. Ce n'est qu'étudiante que j'ai commencé à découvrir vraiment cette ville et à l'apprécier. Malheureusement, à peine diplômée, la guerre a éclaté. S'en sont suivies des années de déplacements. Nous avons séjourné au Canada, en Australie, aux États-Unis, à Paris et Londres... En 2012, on a eu le désir de revenir au Liban. Mais on n'a pas pu y rester longtemps. Mon mari est tombé malade. J'ai vécu une grande période de douleur... Et ce pays duquel je m'étais rapprochée est redevenu lointain », confie-t-elle, le regard soudain voilé.

Lointain, comme ces vues qu'elle rend de la capitale libanaise : distanciées, éloignées, dénuées de toute trace d'intimité... Et pourtant, dans ces quelques tuiles rouges encastrées entre deux hauts buildings, dans ces tracés qui s'estompent par endroits, dans la silhouette fantomatique de cette tour qui domine tout un quartier ou celles des grues qui se dressent à l'horizon, palpitent des émois contenus... Comme une projection de ceux de l'artiste.
Sa préférée ? Une petite toile représentant un plan d'ombre recouvrant une façade basse et blanche. « Je l'ai baptisée Prière, parce que l'ombre ressemble à une silhouette à genoux », dit-elle. Et puis, cette autre : une forêt de buildings massifs, fermés, impersonnels mais dont l'un des murs est nimbé d'une touche de rose pâle comme un reflet De la lumière (titre de l'œuvre). « Elle évoque fortement un plan du film Lost In Translation », non ? « C'est vrai, cela exprime bien mon ressenti vis-à-vis de cette ville. Un sujet que je suis d'ailleurs loin d'avoir fini de traiter...», ajoute-t-elle tout bas. Comme une promesse faite à soi-même...

*Hamra, immeuble Costa Café, 6e étage. Horaires d'ouverture : du lundi au samedi, de 11h à 19h. Tél. : 01/736516.

 

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On chercherait, en vain, dans les peintures « silencieuses » accrochées sur les cimaises, quelques traces de l'image habituelle de cette ville, plus connue pour son chaos, son bruit, son exubérance et sa chaleur. Mais le Beyrouth (dé)peint par cette artiste exprime un état...
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