Photo Ibrahim el-Tawil
Monsieur Aoun,
Pendant plus de 2 ans, nous avons inlassablement attendu la venue d'un chef de l'État, l'élection de celui qui allait apporter « le grand changement », l'arrivée du pourvoyeur de justice, et voici que vous vous installez au palais présidentiel. Mais dites-moi, monsieur, rassurez-moi, est-ce vous ce grand porteur de changement ? Est-ce vous que l'on a si désespérément espéré ? Allez-vous enfin nous débarrasser de ces monticules de déchets qui nous assiègent de leur puanteur ? Allez-vous rectifier la terrible loi des loyers, celle qui menace d'éviction trop de familles et de personnes âgées incapables de payer les nouveaux prix exorbitants imposés par des propriétaires d'immeuble trop heureux d'appliquer la loi qui, pour une fois, les favorise? Il y a tellement de problèmes à mentionner, mais vous connaissez sûrement nos déboires avec l'électricité volatile du pays, les coupures d'eau, les retraites non assurées.
Vous êtes aussi libanais que nous, peut-être moins dépourvu de réponses, mais tout aussi attaché à cette terre qui ne demande que temps et attention. Osons-nous à nouveau demander, espérer, rêver ? Notre peau nous gratte, monsieur le président, notre nourriture nous fait peur et nous rend malades, la vue de nos rues nous attriste et nos nez nous picotent sans cesse ; et le pire, c'est que maintenant nous rions nerveusement à chaque fois que quelqu'un propose d'aller « shemm el hawa », car les fenêtres de nos voitures ne nous servent plus autant et nos promenades énergisantes ne font qu'aggraver nos maux. Et comme si cela ne nous suffisait pas comme mal-être, nous ne pourrons bientôt plus nous réfugier dans nos appartements, ces « chez-moi » qui ne seront plus à nous dans quelque temps pour nous abriter contre nos détritus pourrissant notre pays et notre vision autrefois calmée par le bleu de la mer et la verdure de la montagne. Même le vert de Sukleen n'est plus gage de sérénité. On fuit la peste et voilà que le choléra nous pourchasse ; ils veulent nous mettre à la porte et nous prendre ces clés que nos doigts ont agrippées depuis notre enfance, notre adolescence ou notre mariage. Ils veulent nous jeter à la rue comme ces sacs poubelles pour lesquels nous ne trouvons aucun remède. Nos salaires ne suffisent pas pour habiter ce pays qui ne veut ménager que « l'élite » et dont l'élite ne veut plus entendre parler. Les promesses sans suites que l'on nous ressasse quotidiennement depuis belle lurette ne diminuent en rien nos peines.
Ce ne sont que deux exemples de nos misères cités brièvement, mais deux exemples flagrants d'une vérité malheureuse : le Liban n'est plus à nous, monsieur, voudriez-vous enfin nous le rendre? Pourriez-vous, contrairement à vos prédécesseurs, nous rendre notre fierté qui nous démange à chaque 22 novembre et nous rend jaloux des pays dont le peuple sourit et proclame son identité pour des raisons qui dépassent leurs accomplissements culinaires et leur climat ? Sauvez donc ce passeport avant qu'il ne devienne un misérable sous-verre sur un autre continent, une pauvre relique du Liban de nos grands-parents...


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