Lara Chekerdjian et Abla Khoury.
C'est sur le plateau de Caramel, de Nadine Labaki, que Lara Chekerdjian et Abla Khoury se sont retrouvées après des années où elles s'étaient perdues de vue. Chacune ayant pris des routes différentes, elles décident alors de se retremper dans le cinéma. « Abla était persévérante, dit Lara. Elle insistait pour que nous créions une société de production. Pourquoi pas ? La tentation était grande. » Et sa collègue d'ajouter : « Quand on est mû par la passion, ça ne peut que réussir. »
Dépenser l'argent
« Cette société, je voulais l'appeler Ablacadabra, mais Lara a proposé Ginger », avoue Abla Khoury en riant. « Parce que c'est épicé, fin, et qu'un plat ne passe jamais inaperçu saupoudré de gingembre. Il a toujours un autre goût. Plus relevé. » Le premier bébé de Ginger Beirut Productions a ensuite été The Mountain de Ghassan Salhab .
« Il faut seulement mettre les choses au clair », précise Lara Chekerdjian. « Les gens confondent les rôles de chacun sur un film. En bref, le producteur récolte l'argent, nous, nous le dépensons. Nous sommes des exécutifs. Nous lisons d'abord le scénario. Il nous arrive de ne pas l'aimer. Nous essayons de faire avec, mais il est parfois difficile de poursuivre un projet qui ne nous ressemble pas. Nous laissons donc tomber. »
« C'est un mariage », répond Abla Khoury. « Nous ne regardons pas un projet en tant que métier mais en tant qu'objet aimé. Et comme il exige beaucoup d'amour et de temps, il faut être prêts à engager nos forces. » Lara Chekerdjian enchaîne : « Ou un livre... Quand vous lisez un livre, vous imaginez les endroits, les héros, à quoi ils ressemblent. Quand vous n'aimez pas le livre, vous le refermez et vous n'imaginez rien du tout. »
Préambule...
Après avoir lu le scénario, les productrices proposent donc un prix estimatif. Les budgets varient selon, notamment, les lieux de tournage et les acteurs (stars et autres). Il y aura donc un mariage entre les exécutrices, le producteur « qui doit nous faire entièrement confiance », disent-elles d'une même voix, et la réalisation pour créer ce bébé.
« On propose ainsi au réalisateur des acteurs et une équipe (caméra, garde-robe, coiffeur), tout en essayant de fidéliser une même équipe, mais il arrive parfois que le metteur en scène ait d'autres options. Il y a donc des contre-propositions. Comme nos choix étaient jusqu'à présent corrects, les réalisateurs adhèrent. »
L'aventure commence
Les producteurs exécutifs sont des baliseurs de terrain. « Notre rôle consiste à faciliter la tâche pour que ces cent personnes, en permanence sur le plateau, s'entendent et qu'il y ait une bonne ambiance. Il s'agit de douze heures de travail. Quand nous sommes sur le tournage, nous commençons à cinq heures pour terminer à 18 heures », rappelle Abla Khoury. « Et sans aucune pause », précise sa collègue. « Le mot fin du projet ne s'écrit qu'avec un final wrap, car il y a toujours un problème à régler, et il y a toujours les semaines suivantes à préparer. Un tournage peut durer cinquante jours. Nous sommes comme des chefs d'orchestre qui doivent, malgré le super stress et le super bonheur, sauvegarder l'harmonie sur le plateau entre les personnes venues de différents milieux. C'est vrai que parfois la tension est à son comble sur un tournage, surtout quand les films sont à petit budget et les contraintes sont grandes, comme celles imposées par les administrations de l'État. Mais il faut toujours dépasser ces embûches afin que le film voie le jour. »
Fin ?
Quand arrive la fin du tournage, Abla Khoury se dit soulagée : « Comme un accouchement, bien que je n'aie pas eu d'enfants. » Alors que Lara Chekerdjian parle, elle, de fin d'examen... « J'adore les plateaux de tournage », avoue l'une, « car ces papiers que nous avions en main deviennent réalité. C'est magique ». Et l'autre de signaler qu'à chaque fois, « c'est une nouvelle aventure qui commence ».
La passion
Si Ginger Beirut Productions surfe actuellement entre les projets de Nadine Labaki (Et maintenant on va où ?), de Vatché Boulghourjian (Tramontane), de Mir-Jean Bou Chaaya (Film Ktir Kbeer), ou Philippe Aractingi (Listen) et Ziad Doueiri (L'Insulte), tout en passant par les documentaires comme Gate#5 de Simon el-Habre, ou des vidéos d'Akram Zaatari et les installations de Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige, c'est parce qu'il y a un moteur qui anime Lara Chekerdjian et Abla Khoury. Ce moteur se résume en un seul mot : la passion. Celle qui donne des ailes, des forces et une ténacité à toute épreuve. Cela fait dix ans que les deux productrices se connaissent et travaillent de concert. Si, jusqu'à présent, leurs choix ont été judicieux et réussis, c'est parce qu'elles travaillent main dans la main. Les caractères ne se ressemblent peut-être pas, mais se complètent.
Lara Chekerdjian résume le tout : « Il faut beaucoup de mains pour faire un film. »
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