Annette Messager : « Mon travail n’est dicté que par ma liberté et ce qu’elle me pousse à faire. » Photo DR
Quand elle a choisi de devenir artiste, lorsqu'elle s'est décidée « à devenir professionnelle », parce qu'elle insiste sur le principe de volonté, Annette Messager a également décrété qu'elle ne se cantonnera pas à une seule discipline, contrairement à ce que lui avait conseillé un ami artiste à l'époque. « Tu es trop éparpillée, pas assez minimaliste, tu ne réussiras pas dans ce domaine », lui avait-il dit, mais, en preneuse de taureau par les cornes, la jeune femme cultivait déjà un goût prononcé pour la fragmentation et l'accumulation. Voilà pourquoi elle se présentera désormais en Annette la brodeuse, Annette la peintre, Annette la sculptrice, Annette la collectionneuse, Annette la bricoleuse. Elle ne sera pas une mais plusieurs et, quarante ans plus tard, toutes ces femmes-facettes qui siéent bien à sa personnalité en éventail ont érigé l'œuvre assez colossale de cette artiste qui occupe une place à part dans ce qu'on appelle vulgairement « le monde de l'art ».
La liberté d'Annette
Elle a le cheveu auburn et sagement lustré, l'œil vert écarquillé comme toute Alice à la mine inquisitrice, la carnation d'une souris solaire emmaillotée dans une écharpe et qui craint le froid inoffensif d'un novembre beyrouthin. Et pourtant, il flotte alentour comme des volutes de messe noire, des fumées oniriques et sulfureuses pour celle à qui on a sans cesse fait porter le chapeau... de sorcière. Sauf qu'elle le revendique de la sorte, avec une lucidité que taquine sa malice naturelle: « J'ai même été frappée après ce que j'avais fait autour de la photo du bébé dont j'avais crevé les yeux au stylo-bille. Quelque part, je l'ai voulu, je l'ai cherché. Et puis, à quoi sert une œuvre si elle ne dérange pas et ne questionne pas ? » Ce n'est toutefois pas pour sa propension à gêner que le travail d'Annette Messager a amplement mérité sa place dans le panthéon des indéboulonnables de ce siècle et qu'elle a décroché en septembre dernier le prix Praemium. Le chemin tricoté – et détricoté – par la femme-fée depuis ses « pensionnaires » (des moineaux morts qu'elle habille, protège, emprisonne et châtie à la fois), ses albums qui arborent des braguettes saillantes, sa série Ma Collection de proverbes, constituée de phrases misogynes brodées, ses Chimères qui clouent au mur de pauvres poupées, ses ex voto déclinés à l'infini, ses panneaux d'interdiction ou ses peluches pris dans des (ses ?) filets prouve que la Française vit son art moins tel un savoir-faire qu'un pouvoir-faire. En d'autres termes, « mon travail n'est dicté que par ma liberté et ce qu'elle me pousse à faire. Tout ce à quoi je pense, c'est ma prochaine idée, comment continuer », assène-t-elle.
(Pour mémoire : Sortir la broderie de son carcan « domestique et pas sexy »)
Les malheurs d'Annette
Depuis son jeune âge, cette fille d'architecte à qui son papa donnait des crayons, de la peinture et de quoi faire déjà vibrer sa fibre artistique était « déjà prédestinée, depuis (sa) chambre, à être ailleurs dans (sa) tête », se souvient-elle. Pas étonnant donc qu'Annette Messager se soit intéressée et penchée sur les journaux quotidiens à ses débuts, « à la fois récit et objet, réceptacle des embrouilles du monde, mélange fugace de tragique et de futile, de public et de privé », explique-t-elle. Sauf que sur les traces d'une tendre Sophie esquissée par la comtesse de Ségur, Annette Messager pioche dans ce qui l'entoure, puis charcute et déconstruit ces objets-là de manière à édifier son propre monde qui marche sur la tête. En acrobate déglingué qui hésite entre gore et naïveté ou qui, justement, « choisit d'être un peu des deux à la fois. C'est-à-dire curieux ». De la sorte, l'artiste n'a cessé d'éperonner et réinventer la notion de curiosité, cet ignoble défaut que le mythe de Pandore avait choisi d'épingler aux femmes. Et à propos de gent féminine, même si l'artiste vient de reproduire en dessin le buste d'une membre du Femen sur lequel il était inscrit : « Je suis mon propre prophète », elle se considère féministe, mais pas militante. Elle l'explique ainsi : « Dans ma carrière, la gentillesse est souvent le comble de la perversité. C'est pourquoi, à la dénonciation directe, je préfère les chemins de traverse. » D'ailleurs, « lors de la rétrospective que m'avait consacrée le centre Georges Pompidou à Paris, j'avais été regarder mes œuvres en essayant d'être objective. Un visiteur qui ne me connaissait pas avait été dérangé par ma présence et ma manière de scruter les pièces exposées », se souvient Messager. Et de conclure: « J'ai compris alors que je suis faite pour les entrées de côté, plus discrètes, plus souterraines. L'arène principale, ce n'est pas pour moi. Je ne m'y retrouve pas. » À bon entendeur, salut.
*La série d'Annette Messager « Ma collection de proverbes » est actuellement exposée au Beirut Art Center dans le cadre de l'exposition « Unraveled », jusqu'au 13 novembre.


LA GENTILLESSE EST LE COMBLE DE LA PERVERSITE... PENSEE BIZARRE ! DEUX MOTS QUI NE SE MARIENT GUERE...
11 h 34, le 04 novembre 2016