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Cimaises

Sortir la broderie de son carcan « domestique et pas sexy »

Au Beirut Art Center, l'exposition Unravelled* et ses quinze artistes célèbrent deux siècles (b)rodés à l'art de l'aiguille sur une toile. Et sortent ainsi la broderie de cette perception révolue pour en faire un langage puissant et éloquent.

Quinze signatures se côtoyant sur les murs du BAC permettent d’explorer et de réfléchir à la portée quasi philosophique de la broderie.

Non, la broderie n'est pas réduite à cette chose désuète qui orne les armoires et les murs ternis de nos ancêtres. Non, ce n'est pas un savoir perdu ou un passe-temps galvaudé et réservé à des villages disparus de notre géographie actuelle. Il faut avoir vu un(e) brodeur(euse) cambré(e) sur ses petites germes qui poussent en un coup d'aiguille, ou simplement s'être rendu au Beirut Art Center pour l'exposition « Unravelled » (jusqu'au 13 novembre) afin de comprendre que toute prouesse n'est pas perdue. Car rien qu'avec une aiguille et un fil s'organisent là une chorégraphie, une conversation, une scène d'amour ou de combat, puis une forme soudaine qui naît entre les boutures et laisse encore aujourd'hui pantois.

Un art à dépoussiérer
Ces gestes ancestraux, toujours en action, parfois mis en veilleuse ou enrichis à nouveau, ces formules mystérieuses que l'on a tendance à jeter aux orties du temps, ont mené à une pléiade de pièces de toutes les translucidités, techniques et textures, pendant des siècles. Le Beirut Art Center, en partenariat avec le musée palestinien, accueille donc une exposition consacrée à la broderie entre le XXe siècle et aujourd'hui. Deux commissaires se sont penchées sur cette curieuse méthode : Marie Muracciole, directrice du BAC, et Rachel Dedman, curatrice anglaise basée à Beyrouth, qui avait déjà abordé ce thème. « J'avais entrepris, il y a quelques années, une série de recherches autour des fonctions politiques et culturelles de la broderie palestinienne. Avec le musée palestinien, nous en avons monté une exposition intitulée "At the Seams en 2016" », explique Dedman. Et de poursuivre : « Suite à cela, Marie Muracciole m'a approchée pour qu'on réfléchisse ensemble à une suite de l'exposition, mais cette fois autour de la portée globale de la broderie. » « Unravelled » réunit donc quinze artistes régionaux et internationaux (Majd Abdel Hamid, Mounira el-Solh, Yto Barrada, Taysir Batniji, Alighiero e Boetti, Michele Cohen, Janna Dyk, Mona Hatoum, Sheila Hicks, Annette Messager, Khalil Rabah, Karen Reimer, Nasri Sayegh, Laure Tixier et Raed Yassin) qui ont exercé l'alchimie de leurs doigts de fées, au cours des deux derniers siècles. Quinze signatures, donc, qui, une fois se côtoyant sur les murs de cette salle d'exposition, permettent d'explorer et de réfléchir à la portée quasi philosophique de la broderie lorsque celle-ci brouille les frontières entre le figuratif et l'abstrait, la décoration et la déconstruction, l'artisanat et l'industrie. Ou sinon de sortir cette technique de son carcan « domestique et pas sexy dans lequel nous avions l'habitude de l'enfermer », disent les deux curatrices.

Une exposition en trois temps
Prêtées par des galeries et des collectionneurs privés, les pièces – dont certaines d'exception – présentées là sont divisées en trois temps, trois axes de pensées et donc trois manières d'envisager cet art du piqué. « Unravelled » s'ouvre sur son premier pan « La broderie et le langage », là où la toile devient une page vierge pour une aiguille bavarde, avec une installation d'Annette Messager. Intitulée « Ma collection de proverbes », elle fait se cohabiter une violence inouïe et une grande douceur autour de phrases misogynes, ourlées au fin fil de soie du genre « Tout vient de Dieu sauf la femme ». Et permettent ainsi à une piètre aiguille de muter en un sabre loquace contre une société parfois machiste. La deuxième partie de l'exposition porte sur « La broderie et l'image ». Rachel Dedman l'explique ainsi : « Cette section joue des contrastes entre l'image, indicateur premier de la technologie, et la broderie, qui demeure une technique ancienne. » On y croise une œuvre du Libanais Nasri Sayegh où l'artiste a rebrodé (au propre comme au figuré) la photo iconique du bus de Aïn el-Remmaneh. Une manière pour lui de s'investir davantage et plus intimement avec ce moment de l'histoire qui lui tient particulièrement à cœur. Et de s'investir physiquement aussi, de par le mouvement de son aiguille qui traverse cette image et perce ainsi le temps écoulé. Dedman commente : « Grâce à ses mouvements répétitifs et multiples, la broderie est aussi et surtout un indicateur du temps qui passe. »

Démêler
« Unravelled » se termine avec la troisième partie qui porte le nom de l'exposition et nous offre la possibilité d'explorer les dessous et la dualité de cette technique. « D'une part, le côté souterrain, où l'aiguille œuvre silencieusement, crée des nœuds, trace sa voie et défie la toile. Et le côté visible, net et ordonné, où l'on ne décerne pas vraiment tout le travail fourni pour en arriver là. Il y entre presque de la fiction ! » Cette dimension humaine est omniprésente notamment dans la pièce de Mona Hatoum où elle a brodé une sorte de grillage à l'aide de ses cheveux. Et aussi dans I am not thinking right now de Janna Dyk qui vient chambouler l'ordre des choses en insérant des fils partout au-dessus des pages de The Origins and History of Consciousness, un ouvrage de Erich Neumann qui corrobore la pensée controversée de Carl Jung qui prétendait que la conscience est un attribut strictement masculin. La preuve qu'on peut piocher dans un « art du passé », et, avec, inventer l'avenir.

* Jusqu'au 13 novembre 2016 au Beirut Art Center.


Non, la broderie n'est pas réduite à cette chose désuète qui orne les armoires et les murs ternis de nos ancêtres. Non, ce n'est pas un savoir perdu ou un passe-temps galvaudé et réservé à des villages disparus de notre géographie actuelle. Il faut avoir vu un(e) brodeur(euse) cambré(e) sur ses petites germes qui poussent en un coup d'aiguille, ou simplement s'être rendu au Beirut...

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