L'éditorial de Issa GORAIEB

La fin et les moyens

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
26/10/2016

À quelques jours d'une élection présidentielle longtemps différée et pratiquement acquise désormais, il est grand temps de faire un sort à quelques-uns de ces mythes qui ont marqué l'interminable gestation, et qui continueront sans doute de peser sur la suite.


En tête de liste figure cette grosse blague dont se gargarise en ce moment le monde politique, celle d'un président made in Lebanon : c'est-à-dire élu par la seule volonté des représentants du peuple et hors de toute interférence extérieure. Il serait bien naïf en effet d'occulter le véritable nœud de vipères non libanaises qui, depuis des années, n'a cessé d'enserrer notre pays. Sans qu'il soit besoin de faire dans le détail, il faut bien constater que c'est essentiellement grâce au patient travail de sape des institutions pratiqué par une milice affichant volontiers son entière allégeance à l'Iran que le gagnant de la course s'apprête à franchir la ligne d'arrivée.


Une autre illusion fut l'étiquette de candidat de compromis, que tenta longtemps de s'accoler le général Michel Aoun, membre éminent d'une alliance notoirement parrainée par des régimes aussi lourdement marqués que l'iranien et le syrien. Candidat de consensus tardif, alors ? Non plus, du moins jusqu'à nouvel ordre. Car même des ralliements aussi stupéfiants que ceux des Forces libanaises, puis du courant du Futur, sont loin d'avoir fait œuvre de plébiscite. Nombreux demeurent les mécontents, dans un camp comme dans l'autre, quand bien même les dés du scrutin seraient déjà jetés. Et comme se plaisent à le répéter ceux-ci, la tâche du futur chef de l'État ne sera guère facile. Déjà se dessine une querelle portant sur la nature procédurale de la séance électorale ; viendront ensuite tous les chantiers institutionnels en panne qui attendent d'être activés, notamment l'élaboration d'une nouvelle loi électorale et la formation d'un gouvernement.


Cette seule mention des institutions vient rappeler combien celles-ci auront été étrangères à l'irrésistible ascension du général, avant d'en venir à la très décente, très régulière conclusion attendue lundi prochain. C'est par un Parlement qu'il a longtemps qualifié d'illégal, un Parlement paralysé à coups de défaut de quorum par lui-même et ses alliés, que sera couronné le héros du moi ou personne. Reste à espérer qu'il ne fera pas école.


Michel Aoun peut-il, malgré tout, être réellement le président de tous comme il le promet, le rassembleur, le fédérateur qu'appellent de leurs vœux tous les Libanais ? Pour l'heure, il fait plutôt songer à l'une de ces déesses hindoues dotées de plusieurs paires de bras, tant en effet il a multiplié, ici et là, les ententes et engagements les plus contradictoires. Avec Saad Hariri qui s'accommode fort bien d'un bail de six ans au Sérail, il acquiesce ainsi à une neutralisation totale du Liban face au conflit de Syrie ; à peine annoncée la nouvelle cependant, son vieil allié Hassan Nasrallah s'empresse de souligner que ses combattants demeureront sur place jusqu'à la victoire finale. Quant à Samir Geagea, il ne cache même pas qu'en soutenant le général, il a surtout voulu mettre au pied du mur un Hezbollah accusé de rechercher en réalité la perpétuation du vide. De fait, cette assertion n'a pas manqué d'ébranler bien des certitudes au sein du Courant patriotique libre, au point que Nasrallah a dû abreuver publiquement les sceptiques de garanties quant à sa bonne foi. Du coup, perd quelques plumes la fiction d'une alliance absolument sans faille et dénuée de toute arrière-pensée...


Au final, et s'il ne reste qu'un mythe, un seul, auquel il faut, bon gré mal gré se raccrocher, c'est celui du délai de grâce dû à tout dirigeant parvenu au sommet de ses ambitions de pouvoir : celui d'une mise à l'épreuve, en attendant de juger sur pièces. Changement et réforme se trouvent être les deux maîtres mots du slogan arboré par le CPL, et l'occasion est là de le prendre au mot. Ce qui doit changer, c'est le manque de transparence financière, l'affairisme des puissants ou de leurs proches entourages, ce sont, par exemple, les scandales des adjudications truquées ou encore les accords conclus hors gouvernement sur le partage des ressources pétrolières dormant sous la mer. Quant à la réforme, elle commence impérativement par une remise en vigueur de ces mêmes pratiques démocratiques que l'on s'est acharné, toutes ces dernières années, à... déformer.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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