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Commentaire

Les ordures dans les rues, l’arme du chantage

Les crises des déchets se succèdent et se ressemblent : odeurs nauséabondes, risques sanitaires, impact sur tous les aspects de la vie quotidienne et de la vie économique. Ici à Mousseitbé, Beyrouth, la semaine dernière. Photo Hassan Assal

À la fermeture de la principale décharge du pays, à Naamé, en 2015, avec le consentement tacite des leaders locaux, sans alternative prévue par le gouvernement, le pays se retrouve noyé sous les ordures. Quand deux partis du Metn s'opposent sur leur vision de la construction d'une décharge sur le littoral de Bourj Hammoud l'été dernier (abstraction faite de savoir qui a raison ou qui a tort)... le Mont-Liban se retrouve, là aussi, noyé sous les ordures.

Ces derniers jours, alors que les ouvriers de Sukleen décrètent la grève (pour des raisons compréhensibles sans doute) et bloquent l'accès aux usines de la compagnie – celle-ci, bien que détenant le monopole du ramassage et du transport des déchets depuis vingt ans, a été un candidat malheureux au dernier appel d'offres lancé par l'État –... le pays se retrouve une nouvelle fois noyé sous les ordures.

Dans un silence complet et de plus en plus résigné, les Libanais voient régulièrement les montagnes de détritus se faire et se défaire dans leurs rues, au gré des desiderata des uns et des autres. Pour leur part, les forces de l'ordre agissent comme si elles étaient incapables d'ouvrir une simple route vers une aire de stockage temporaire, ou de déplacer quelques blocs de béton qui ferment l'accès à une usine de tri qui, bien que gérée par une compagnie privée, est la propriété de l'État. De quel droit laisse-t-on régulièrement les ordures s'empiler dans les rues?

 

(Pour mémoire : Des ouvriers de Sukleen en grève, les ordures s’amoncellent...)

 

Car il faut savoir que le problème ne se limite pas aux sacs poubelles dans les bennes : les détritus empilés sont régulièrement, et dans un délai de plus en plus court après le déclenchement des crises, incendiés en plein air, de manière totalement sauvage, dégageant des matières toxiques et cancérigènes dans l'air déjà vicié de nos villes. Comme si cela ne suffisait pas, les municipalités semblent démunies face aux crises qui leur renvoient régulièrement la balle de la gestion des déchets, avant de la leur reprendre tout aussi promptement. De plus, de mystérieux incendies quasi simultanés ont détruit, il y a quelques semaines, plusieurs centres de tri et de traitement qui avaient été érigés dans les villes, à Choueifate, à Baalbeck ou encore dans le Metn. Essaie-t-on de dissuader les autorités locales – ou du moins celles qui sont réactives, et elles ne sont pas nombreuses – d'installer leurs propres usines et, par là même, de gagner leur autonomie en matière de gestion des déchets ?

La raison profonde de la multiplication des crises de déchets semble toujours la même : une lutte d'intérêts économiques sur fond de clivages politiques autour de cette « mine d'or » qu'est la gestion des déchets. C'est ce qui explique les échecs successifs jusqu'à l'adoption d'un plan (en mars dernier) qui est pratiquement calqué sur le « plan d'urgence » mis en place en 1997 après la fermeture de la décharge sauvage de Bourj Hammoud (et qui est resté en vigueur jusqu'à la crise de 2015) : ce nouveau plan de sortie de crise, qui persiste à centraliser la solution, favorise tout autant la création de monopoles de sociétés privées, comme l'ont prouvé les derniers appels d'offres du Conseil du développement et de la reconstruction (le groupe al-Jihad et d'autres sociétés fortement soupçonnées par des observateurs de faire partie de ses partenaires ont succédé aux compagnies d'Averda).

 

(Pour mémoire : Sukleen et Sukomi se défendent de vouloir procéder à des licenciements arbitraires)

 

En même temps, toute velléité d'opposition ne peut compter que sur une marge de manœuvre restreinte étant donné le risque de retour des déchets dans les rues sous prétexte « qu'il n'y a pas d'autre alternative possible ». Le parti Kataëb en a fait l'amère expérience cet été, quand il a voulu bloquer le chantier d'une décharge qu'il juge dangereuse pour l'environnement. Ce qui peut sonner comme un aveu d'impuissance n'est-il en fait qu'une carte de pression aux mains de certaines parties politiques ?
Dans tous les cas, la seule partie vraiment lésée, de tous les points de vue, est la majorité silencieuse de la population. « Silencieuse », elle l'est, dans la non-revendication des droits tout comme lors des rares occasions de se faire entendre à travers les urnes. Si les marchés conclus avaient été passés discrètement en 1997, aujourd'hui, plus rien n'est caché, après les crises successives de déchets et l'attention portée sur ce dossier.

Il paraît clair que les épisodes d'ordures dans les rues ne sont qu'une parfaite arme de chantage, qui prend la population en otage en vue de satisfaire des intérêts qui ne la concernent ni de près ni de loin.

 

 

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À la fermeture de la principale décharge du pays, à Naamé, en 2015, avec le consentement tacite des leaders locaux, sans alternative prévue par le gouvernement, le pays se retrouve noyé sous les ordures. Quand deux partis du Metn s'opposent sur leur vision de la construction d'une décharge sur le littoral de Bourj Hammoud l'été dernier (abstraction faite de savoir qui a raison ou qui...

commentaires (1)

Si on met chaque politicien dans un sac à ordure et qu'on les balance dans les différents coins de la ville, on se porterait beaucoup mieux.

Tabet Karim

09 h 41, le 25 octobre 2016

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Commentaires (1)

  • Si on met chaque politicien dans un sac à ordure et qu'on les balance dans les différents coins de la ville, on se porterait beaucoup mieux.

    Tabet Karim

    09 h 41, le 25 octobre 2016