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Nos Lecteurs ont la Parole

Pour la sauvegarde de la Grande Brasserie du Levant

Photo Anne Ilcinkas

L'entrevue avec l'architecte Bernard Khoury, parue le 1er octobre 2016, nous apprend que le projet résidentiel « Mar Mikhael Village » impliquera la démolition totale de la Grande Brasserie du Levant.
Première brasserie fondée au Liban, en 1930, la Grande Brasserie du Levant devint rapidement une des principales productrices de bière du Moyen-Orient, accompagnant des générations de Libanais. Elle témoigne des débuts de l'industrialisation du pays et il s'agit aujourd'hui d'une des dernières manufactures à l'intérieur de Beyrouth, rare vestige de son patrimoine industriel. Le bâtiment s'est agrandi en accompagnant la densification du quartier à partir du mandat français. De par sa franche monumentalité et son implantation atypique, il s'agit d'un marqueur important du quartier.
Architecturalement parlant, le bâtiment est un assemblage de volumes et de styles : moderne précoce allié à des motifs plus classiques, annexe plus moderne à claustra et balcons filants, brutalisme de locaux techniques. Impressionnant exemple de croissance quasi organique, le bâtiment n'en reste pas moins d'une architecture rigoureuse et harmonieuse. La Grande Brasserie du Levant a donc bien une valeur architecturale et son intérêt historique ne fait pas de doute, bien que n'étant pas classé monument historique, comme d'ailleurs quasiment aucune bâtisse à Beyrouth.
Le bâtiment aurait été impossible à convertir en logements. Mais si le bâtiment n'est pas apte à accueillir des logements, alors la volonté d'en construire ne devrait pas être utilisée comme excuse pour le démolir. Le problème ne réside donc pas dans l'incapacité de la Brasserie à s'adapter, mais dans le choix de programme qui est inadapté. D'autres programmes, culturels, commerciaux, de loisirs, auraient en effet pu y être imaginés.
Le bâtiment devrait être préservé dans son ensemble et dans toutes ses parties dont la composition est exceptionnelle, témoin de sa riche histoire. Mais s'il fallait quand même concéder à la réalité financière, il aurait été par exemple possible de préserver le bâtiment central et de se permettre de construire sur le reste du terrain. L'immobilier à Beyrouth est un des plus profitables au monde et même si cette part des 13 500m2 constructibles n'est pas exploitée, le projet restera largement rentable. Une part qui aurait été compensée par la valeur patrimoniale, initialement reconnue par le propriétaire et l'architecte. Or il semble que le patrimoine n'a de la valeur que s'il n'entrave pas l'exploitation de chaque mètre carré constructible accordé par nos lois indigentes.
La rue d'Arménie / Gouraud à proximité est la seule à présenter un bâti cohérent datant du mandat français et de la période ottomane. Le quartier à l'arrière présente quant à lui une architecture datant tantôt du mandat et tantôt des débuts de l'indépendance, de style moderne souvent de grande qualité. Que ce soit plutôt du côté de Mar Mikhaël ou de Geitawi, la Grande Brasserie est bien au cœur de quartiers historiques, dans le sens le plus conventionnel du terme : il faut en effet penser le patrimoine de la ville comme des ensembles urbains, représentatifs d'une période de l'histoire, d'une certaine production architecturale. Et non pas comme bâtiments isolés appartenant à une seule période arbitrairement choisie.
La situation du patrimoine à Beyrouth est en effet catastrophique : immobilier délirant, absence de Masterplan, loi du patrimoine obsolète qui peine à être remplacée par une loi moderne, bloquée par les politiciens... En conséquence, des bâtiments historiques démolis et des quartiers traditionnels défigurés. Or justement, le secteur où se trouve la Grande Brasserie du Levant est largement préservé et constitue une rare chance de conserver un quartier historique pour l'avenir. Un projet aussi massif, qui remplace un bâtiment aussi iconique, est un acte violent qui ne pourra qu'initier la désagrégation de ce précieux tissu urbain.
La situation ici n'est pas encore catastrophique et il devrait être de la responsabilité des promoteurs et des architectes de faire en sorte qu'elle ne le devienne. Plutôt qu'un « crime », c'est une certaine responsabilité envers la survivance de ces quartiers qu'on aurait aimé voir être assumée.

Save Beirut Heritage

Avec le soutien de : George Arbid (architecte) ; Naji Assi (architecte et enseignant AUB); Antoine Atallah (architecte-urbaniste) ; Mona el-Hallak (architecte-activiste pour la préservation du patrimoine) ; Mazen Haidar (architecte du patrimoine-directeur adjoint de l'école d'architecture Alba – Université de Balamand) ; Abdul-Halim Jabr (architecte-consultant en projet urbain-enseignant Usek) ; Jihad Kiamé (architecte-urbaniste) ; Serge Yazigi (architecte-urbaniste- enseignant Alba et USJ-directeur de l'observatoire urbain académique Majal).


L'entrevue avec l'architecte Bernard Khoury, parue le 1er octobre 2016, nous apprend que le projet résidentiel « Mar Mikhael Village » impliquera la démolition totale de la Grande Brasserie du Levant.
Première brasserie fondée au Liban, en 1930, la Grande Brasserie du Levant devint rapidement une des principales productrices de bière du Moyen-Orient, accompagnant des...

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