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Culture

« Times are changing », même pour les prix littéraires

Récompense

Bob Dylan, figure mythique du folk rock américain, a été sacré hier prix Nobel de littérature 2016. Stupeur, joie et colère.

14/10/2016

En règle générale, l'annonce d'un prix Nobel fait à peu près le même effet – hors sphère intello, bien entendu –
que celui provoqué par un Nabih Berry annonçant le report de la séance électorale d'un président libanais : un mélange d'anticipation/espoir en période pré, puis une déception mâtinée de m'enfoutisme en période post.

Mais hier, il n'y a pas à dire, l'Académie de Stockholm a bien calculé son coup de marketing-lifting-dépoussiérage. Et pour le Nobel 2016 de littérature, elle a proclamé un choix qui en a frisé plus d'un esprit lisse. Bob Dylan, le barde sixties à la tignasse calamistrée, tagué « sampleur littéraire », « icône de musique » et « plus grand poète vivant » par les membres du comité du prix né en 1901, a ainsi damé le pion aux favoris des critiques littéraires et autres parieurs en ligne, à savoir le Kényan Ngugi wa Thiong'o, le poète syrien Adonis, l'Américain Don DeLillo et le Japonais Haruki Murakami. Une décision audacieuse saluée par des rires, des hourras, mais aussi des ricanements, des « C'est du n'importe quoi ! » virulents et outragés.

Bob Dylan occupe incontestablement une place privilégiée dans le panthéon du rock. Il est sans nul doute l'auteur-compositeur américain qui a inventé le folk rock en introduisant notamment la guitare électrique dans le répertoire folk. « Bob Dylan écrit une poésie pour l'oreille, qui doit être déclamée. Si l'on pense aux Grecs anciens, à Sappho, Homère, ils écrivaient aussi de la poésie à dire, de préférence avec des instruments », a souligné Sara Danius, secrétaire permanente de l'Académie du Nobel, qui a ajouté : « Il s'inscrit dans une longue tradition qui remonte à William Blake », le célèbre poète anglais mort en 1827, citant Visions of Johanna et Chimes of Freedom et qualifiant Dylan de « sampleur littéraire ».

Bob Dylan a mis en musique des textes qui disaient quelque chose. Beaucoup dechoses. Pendant les 60's, il est devenu le maître de la chanson contestataire américaine. Woodie Guthrie l'était avant lui. Mais Dylan, avec sa dégaine de la beat generation, ses lunettes noires et sa voix rocailleuse, a raconté l'histoire de l'Amérique, en rimes et en musique, sur cinq décennies.
Blowin' in the wind, écrit en 1962, est considéré comme un monument de la folk music. The times they are a-changin', dont le texte dit notamment : « Vos fils et vos filles échappent à votre autorité », a par ailleurs été l'un des hymnes du mouvement pour les droits civiques et des manifestations contre la guerre du Vietnam.

« Prostates rances »
Si, selon Sara Danius, le comité du prix Nobel a fait preuve d'une « grande unité » dans le choix du lauréat 2016, le public a été lui grandement divisé.

Parmi les ardents défenseurs, le président Barack Obama qui a twitté « Félicitations à l'un de mes poètes préférés, Bob Dylan, pour ce Nobel tout à fait mérité ». Même son de cloche (victorieux) du côté du New York Times, qui vante « son lyrisme exquis », « ses thèmes universels », et souligne que « peu de poètes ont exercé autant d'influence sur leurs contemporains ».
« C'est le lauréat des poètes musiciens », claironne l'Independent. « Sa carrière s'étend sur cinq décennies. Il a une manière poignante, puissante, ardente d'exprimer son siècle. » Le chanteur français Hugues Aufray, en rajoute : « Il a vraiment redonné à la poésie sa vraie fonction d'être chantée. Beaucoup de poètes n'avaient pas compris le signal envoyé par Rimbaud qui, à 20 ans, avait jeté son carnet de notes et était parti sur les routes, créant cette philosophie de la poésie vécue. » Et Salman Rushdie de résumer : « Brillant héritier de la tradition des bardes ».

Hélas, les talents poétiques ne font toutefois pas l'unanimité. « Si Dylan est un poète, alors moi je suis basketteur », disait l'écrivain américain Norman Mailer. Sur les réseaux, les commentaires contre se récoltaient à la pelle. « Une farce », « un manque de discernement ».
Pierre Assouline, écrivain membre de l'académie Goncourt, ne cache pas sa colère et déclare à l'AFP : « Lui attribuer le Nobel de littérature, c'est affligeant. » « J'aime Dylan, mais il n'a pas d'œuvre. Je trouve que l'Académie suédoise se ridiculise. C'est méprisant pour les écrivains. » Le tweet de l'écrivain écossais Irvine Welsh est impitoyable. Pour lui, le prix attribué à Dylan était le choix de « vieux hippies aux prostates rances ».
Il est clair que l'œuvre de Bob Dylan ne correspond pas aux canons littéraires, poétiques ou nouvellistes reconnus traditionnellement par l'Académie. Mais, en prenant un peu de recul, au-delà des jalousies ou autres considérations sur la nature de la littérature et si elle se limite uniquement à écrire des livres, c'est ce magistral « Pourquoi pas ? » qui est lancé face aux traditionalistes se calfeutrant dans une zone de confort de velours pourpre, sempiternels adorateurs du mot précieux et élitiste inscrit en lettres dorées, qui rafraîchit un peu et ouvre de nouvelles perspectives, de nouveaux horizons de pensée.

Alors, messieurs de l'Académie, y a-t-il un espoir, posthume ou pas, pour Patti Smith, Leonard Cohen, Nick Cave, Jim Morrison, Serge Gainsbourg, Léo Ferré, Jacques Brel et, pourquoi pas, Nizar Kabbani ?
Reste à espérer que la cérémonie de remise du prix donnerait lieu à un concert. Comme dit la chanson de Dylan, The times they are a-changin', même pour les prix littéraires.

 

 

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ROCK AVEC LITTERATURE ? LE MONDE VA A RECULONS... MAIS SI DES PRIX NOBEL DE LA PAIX FURENT ATTRIBUES A DES CRIMINELS DE PREMIER DEGRE, POURQUOI S,EN ETONNER... AU MOINS CE TYPE N,EST PAS UN GANGASTER...

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