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Culture - Théâtre

Le dialogue des vagins, pour qu’enfin s’ouvre « La Cage »...

« Kafas »* (La Cage) au Métro al-Madina : loin des fourneaux, de la lessive ou des conjugalités rances et branlantes, le droit des femmes à la vie, au plaisir et au respect. Une grande œuvre signée Joumana Haddad et Lina Abiad.

Dans ce cocon blanc d’un cabinet de consultation génitale, ces femmes (ici Mira Saidawi et Darine Chamseddine) sont brusquement en paix avec elles-mêmes.

Joumana Haddad et Lina Abiad : deux femmes à l'intelligence vive. Elles bataillent depuis des lustres pour une cause commune, celle des femmes. L'une tord le cou au langage et aux tabous, l'autre dynamise les espaces de la scène et pygmalionne des comédiens. Rencontre, complicité et confrontation autour de Kafas (La Cage) au Métro al-Madina, de l'écrit au vitriol de l'auteure du Retour de Lilith dans un arabe à la verdeur abrasive. Houleuse et sulfureuse rencontre pour un affranchissement de la tyrannie des phallocrates...

Une entrée en matière digne du Bal des folles de Copi, telle une revue à l'orientale de Chez Madame Arthur ou Chez Michou, avec cinq actrices attifées comme des voiliers en détresse. Entrée en grande pompe, fellinienne, devant un public cool, verre de whiskey ou de vodka à la main, par la porte de sortie pour rejoindre la scène. Un défilé solennel et une descente des escaliers ahurissante dans son cortège et son harnachement. Tel un bal masqué rutilant, pour une pose sous les flashes des photographes qu'on croirait échappée d'un magazine de mode déluré entre in et off...

En rang d'oignon, se présentent donc les cinq personnages en mal de vivre et d'être: corbeau femelle ou ninja, celle qui porte le niqab serpente sous ses étoffes noires; suit l'obèse botérienne et ses tonnes de chairs flottantes dans ses draperies; la vieille fille, figuier stérile, se meut avec une allure de couventine asséchée; la lesbienne froufroute dans ses gazes aux couleurs du drapeau arc-en-ciel, et la pute (ou transgenre?), escarpins roses satinés en mains, tignasse rousse mutine, a l'air d'un bulldozer habillé par Saint Laurent... Forcément, puisqu'il s'agit d'un mec à la corpulence d'un bûcheron canadien aviné par l'alcool qui campe, délicieusement et génialement, ce rôle provocateur, cigare au bec et voix de basse Chaliapine au gosier...

Et tout ce petit monde se déshabille et se retrouve entre les murs blancs d'un cabinet de gynécologue qu'on ne verra pas bien entendu. Avec blouses d'hôpital, le plus souvent jambes en l'air écartées et pieds à l'étrier, devant les deux sièges où se déroulent le procès et la plaidoirie du vagin. Défense et illustration du sexe féminin, cette « bombe chronométrée». Car en fait c'est de cela qu'il s'agit ici. Et pas de pudibonderies: on nomme un chat un chat. Point barre. En ces temps de diarrhéiques laxismes, ce texte, loin d'être un torche cul, en dit bien plus que de doctes propos enrobés, à la retenue suspicieuse...

Dans ce cocon blanc d'un cabinet de consultation génitale, ces femmes sont brusquement en paix avec elles-mêmes. Elles mettent bas les masques pour accoucher de la réalité, pour parler de leur emprisonnement, leur souffrance, leurs griefs, leurs doléances, des diktats d'une société rétrograde et hypocrite.
Formatée dans sa sexualité, ses désirs vestimentaires, les normes de son poids, son célibat, ses choix jusque dans ses propos, ses études, son comportement, la femme aujourd'hui se rebiffe et se rebelle. Elle crache le venin qui lui empoisonne la vie. Et ce que disent ces bonnes nanas, loin des fourmis des fourneaux, des rompues à la lessive, des conjugalités rances et branlantes, est un droit à la vie, au plaisir, au respect de la parité humaine.

 

(Pour mémoire : Ni sainte ni pute, juste une femme libre)

 

Coups, claques et confidences
Les répliques volent comme des claques ou des coups de poing, les dialogues (en fait ce sont des monologues) s'entrechoquent comme des épées, les confidences sont acides et crues, mais si cruellement vraies et véridiques. La vérité ne blesse pas, mais libère. Tout pourrait être tellement simple.
Une femme qu'on force à se couvrir de la racine des cheveux aux chevilles; une autre qu'on apostrophe parce qu'elle est de celles qui préfèrent, par nature, les femmes aux hommes; la troisième qu'on pointe du doigt parce que ses rondeurs sont opulentes (heureux temps de Rubens et Poussin, n'est-ce pas...); la quatrième, bancale parce qu'elle n'a jamais trouvé sa moitié d'orange et, pour finir, la rejetée parce que vénale et fait, avec panache et je-m'enfoutisme, le pied de grue aux têtes de station des bus...

Le déballage est vachard, certainement poignant, mais au premier degré, grâce à la dérision, l'ironie, la caricature et l'outrance, d'une drôlerie décapante. Le (fou)rire fuse et on oublie de pleurer sur ce tas de misère sexuelle, de servitude, de brimades, de torture que la société inflige à tous ceux qui ne rentrent pas docilement, la tête baissée, dans le moule, en une uniformité de bétail bêlant. Ici, on revendique avec véhémence, passion, acrimonie, violence et humour le droit à la différence, à la vie, au plaisir. Même solitaire, pratiqué sans vulgarité, sur scène...

Excellent travail d'une mise en scène fine et qui débusque, avec subtilité et autorité, les travers. Avec une performance d'acteurs à saluer en toute déférence (Randa Kehdi, Darine Chamseddine, Dima el-Ansari, Mira Saidawi et l'impayable Marcel Abou Chacra). Notons que Lina Abiad a raboté un brin, à bon escient, un texte initial trop oppressant. Ce souffle comique qui traverse la pièce est vengeur. Parfait mariage d'amour entre un théâtre de poche et une œuvre tonitruante, iconoclaste et révoltée. Une variation libanaise, à extension orientale, des «monologues du vagin».

Du culot et une bonne dose d'audace parfaitement à sa place (même si parfois il y a des dérives et des excès), bravo les filles. Même si elles ont omis de mentionner sur l'affiche le nom de ce grassouillet jeune homme qui, sur les planches, remplit, tel un écureuil, les besoins d'accessoire de décor avec une composition mineure qui frise la figuration, il est vrai... Néanmoins, il existe sous les feux de la rampe.
Mais là, dans cette fronde et cette tribune, les hommes sont au banc des accusés, à la potence, au bûcher. Et c'est savoureux. Sans doute un des meilleurs succès de cette rentrée. N'oubliez surtout pas d'aller applaudir ces fausses gorgones, ces inénarrables amazones, ces merveilleuses insoumises – du moins, verbalement... Elles ont beaucoup de choses à dire et, par-delà ces soi-disant gros mots, il faut bien dresser... l'oreille.

*La pièce « Kafas » de Joumana Haddad, adaptée et mise en scène par Lina Abiad, se joue au Métro al-Madina tous les dimanches et lundis, à 21h30, jusqu'au 30 octobre.

 

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Joumana Haddad et Lina Abiad : deux femmes à l'intelligence vive. Elles bataillent depuis des lustres pour une cause commune, celle des femmes. L'une tord le cou au langage et aux tabous, l'autre dynamise les espaces de la scène et pygmalionne des comédiens. Rencontre, complicité et confrontation autour de Kafas (La Cage) au Métro al-Madina, de l'écrit au vitriol de l'auteure du Retour de...
commentaires (2)

PLUS ABJECT OU MINHATT TITRE... DU POINT VU !

LA LIBRE EXPRESSION

15 h 24, le 13 septembre 2016

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Commentaires (2)

  • PLUS ABJECT OU MINHATT TITRE... DU POINT VU !

    LA LIBRE EXPRESSION

    15 h 24, le 13 septembre 2016

  • Le dialogue des vagins, pour qu’enfin s’ouvre « La Cage »... la cage aux folles ? ...

    FRIK-A-FRAK

    13 h 50, le 13 septembre 2016

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