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Environnement

Ahlan wa sahlan sur le Rainbow Warrior III

Le bateau de Greenpeace, Rainbow Warrior III, a accosté au port de Beyrouth et reçoit les visiteurs demain dimanche. Un message : balayer les préjugés autour de l'énergie solaire.

Une silhouette verte peu commune dans le port de Beyrouth. Photo Anne Ilcinkas

Dans le port de Beyrouth, la silhouette verte du Rainbow Warrior, avec ses immenses voiles et sa grande bannière colorée, tranche avec son entourage. Vu ses dimensions, « le bateau de Greenpeace ne pouvait accoster dans n'importe quel port, et sa présence n'était pas souhaitée dans le port de Solidere en raison de campagnes passées contre le traitement de l'ancien dépotoir de Normandy », expliquera Zeina el-Hajj, directrice exécutive de Greenpeace Méditerranée, lors d'une conférence de presse tenue sur le bateau hier.

Pour les visiteurs civils, cet arrangement n'est pas idéal, puisque l'accès au port de Beyrouth n'est pas ouvert en temps normal. « Nous avons pris une autorisation de la Sûreté générale pour la journée de dimanche, de 10h à 18h », précise Zeina el-Hajj à L'Orient-Le Jour. « En collaboration avec les forces de sécurité, nous organiserons l'arrivée des visiteurs jusqu'au bateau par des navettes, parce que la journée sera certainement chaude. Nous espérons qu'un maximum de gens pourront faire le déplacement parce que le bateau est très beau à voir. »
Cette embarcation pas comme les autres vaut en effet le détour : son équipage est aussi coloré que l'arc-en-ciel dessiné sur sa coque, puisque ses membres sont issus de multiples nationalités. Et, surtout, il est porteur d'un message, « Le soleil nous rassemble », celui de la promotion de l'utilisation de l'énergie solaire, notamment pour l'alimentation en électricité (photovoltaïque), en vue de réduire les émanations de gaz à effet de serre, responsables du changement climatique. « Le soleil est gratuit » est une campagne qui avait été lancée par le bureau libanais de Greenpeace, il y a deux mois, afin de pousser le public à y voir plus clair par rapport à l'investissement dans les énergies renouvelables, dans un pays où l'autorité centrale n'assure pas l'électricité 24 heures sur 24.

 

 

Pourquoi continuer à attendre ?
Cette campagne a déjà convaincu Daad Ismaïl, à la tête d'une coopérative agricole de femmes au Liban-Sud. Présente à la conférence de presse, elle souligne que le rationnement très sévère dans les régions éloignées rend le travail impossible et occasionne des dépenses supplémentaires. « En raison des coupures d'électricité, nos produits en pleine fabrication se gâtent parfois », dit-elle. « Et pour avoir l'électricité, il nous faut des générateurs qui nous coûtent cher et polluent l'environnement ainsi que la qualité de nos produits. Voilà pourquoi nous aimerions avoir un accès à l'énergie solaire. »
Greenpeace a décidé d'aider Daad Ismaïl à réaliser son rêve, par le biais de l'organisation d'une campagne de financement public (crowd funding), à travers une vidéo réalisée par l'organisation et pouvant être consultée sur sa page Facebook. Mais la campagne vise aussi à convaincre le reste du public du bien-fondé de l'investissement dans l'énergie solaire. « Le public conserve beaucoup de préjugés à l'encontre de l'énergie photovoltaïque, affirme Julien Jreissati, responsable de campagne pour les pays arabes. On la dit trop chère, or il faut savoir que son coût a chuté de 80 % en cinq ans au Liban, et qu'il est possible d'obtenir des prêts sans intérêt de la Banque du Liban. Pourquoi continuer à attendre une solution venant de l'État et payer des factures supplémentaires pour les générateurs polluants ? » À une question portant sur le coût conséquent de l'installation du solaire et sur l'obligation de passer par certains prêts, Julien Jreissati assure que, outre la sensibilisation, le bureau de Greenpeace au Liban travaille à rendre les prêts plus faciles à obtenir.

 

(Pour mémoire : Greenpeace lance sa campagne en faveur de l'énergie solaire)

 

Liban, Turquie, Italie, Maroc...
Ce message en faveur du solaire, le Rainbow Warrior compte le transmettre, après le Liban (première étape de son périple), à la Turquie, puis l'Italie et le Maroc, qui accueille en novembre la COP22, le sommet du changement climatique. Or, dans la région, il y a beaucoup à faire.
« Les efforts à ce niveau dans les pays arabes sont embryonnaires », souligne Zeina el-Hajj à L'OLJ. « Le pays le plus actif reste le Maroc, d'où le fait qu'il accueille le 22e sommet sur le changement climatique. Mais, en général, nous sommes loin du compte parce que pour des années, nous dépendions des subventions pétrolières. Or les réserves pétrolières s'amenuisent, le prix renchérit, et l'accès aux produits pétroliers est inégal. C'est dommage parce que dans cette région, les investissements peuvent se faire très facilement en raison des ressources renouvelables abondantes. » Faire campagne sur ce sujet suffit-il ? « Il ne s'agit pas seulement du bateau, qui est surtout une plate-forme nous permettant d'avoir accès au public et aux médias », répond-elle. « Mais notre principale action se fait dans les coulisses. Nous travaillons avec les gouvernements, notamment avec le gouvernement libanais... quand celui-ci est disponible. »

 

(Pour mémoire : Liban : Avec Greenpeace, à la découverte des polluants toxiques dans lesquels nous nous baignons...)

 

Leur principale cible reste toutefois le public. « Nous essayons d'expliquer aux gens qu'ils peuvent agir, même si le gouvernement n'est pas actif pour des raisons politiques quelconques », insiste-t-elle. « Actuellement, les lois au Liban ne protègent pas les consommateurs et ne leur permettent pas de profiter pleinement d'un tel investissement : à titre d'exemple, il est toujours interdit d'annuler son abonnement au réseau public, ou de revendre le surplus d'énergie produite. Il faut modifier les lois afin que les consommateurs n'aient plus à payer des factures supplémentaires, voire les exonérer de certaines taxes. C'est l'étape à venir. »
Greenpeace ne compte pas faire la morale sans appliquer ses préceptes sur son bateau, « le premier à avoir été construit par l'organisation selon ses propres spécifications, d'où le fait qu'il est à voile, dépendant du vent pour la plus grande partie de ses voyages », explique son capitaine, Peter Wilcox. Pour la musique jouée sur le bateau hier, pour les activités ouvertes au public dimanche, une installation solaire à bord du bateau produit de l'électricité suffisante afin de faire fonctionner les machines, et prouver ainsi que l'électricité photovoltaïque peut répondre à de nombreux besoins de la vie quotidienne.

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Une Libanaise dans l'équipage
Au sein de l'équipage multinational et multiculturel du Rainbow Warrior III, il y a une Libanaise, Rita Ghanem. La militante avait intégré les rangs de l'organisation en 2007, avec une idée en tête, celle d'embarquer sur l'un des bateaux, à l'instar de celui qui avait apporté des aides lors de l'agression israélienne contre le Liban en 2006. « J'ai envoyé des mails et effectué les contacts nécessaires, et me voilà », raconte-t-elle à L'Orient-Le Jour.
« Il nous arrive d'avoir des membres d'équipage de dix-sept nationalités différentes », poursuit-elle, décrivant la vie en mer. « Une première règle est de respecter l'espace de l'autre. Mais la vie sur le bateau prend un aspect familial : l'embarcation devient en effet notre maison pour trois mois. Et c'est même plus qu'une maison, puisque chez nous, nous consacrons du temps au travail et du temps à la famille, alors que sur le bateau, nous sommes ensemble pratiquement tout le temps. Nos liens finissent par devenir familiaux, avec le capitaine comme figure paternelle... ».
Rita Ghanem est une amoureuse de la mer : sur le bateau, elle fait partie des marins. L'année dernière, elle a suivi des cours aux Pays-Bas pour acquérir un diplôme d'officier de marine.

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Peter Wilcox, capitaine, écolo, vétéran
Le capitaine du Rainbow Warrior III, Peter Wilcox, est loin d'être un inconnu. Militant écologiste infatigable, il était à bord du premier Rainbow Warrior quand ce bateau a été dynamité par les services secrets français en 1985, en raison des campagnes qu'il menait contre les essais nucléaires en Polynésie française. Il était également sur le MV Arctic Sunrise quand l'équipage entier de ce bateau a été arrêté par les militaires russes en 2013 : il a passé deux mois en détention dans une prison russe.
Interrogé sur sa vision de l'activisme écologique dans un contexte de changement climatique qui s'aggrave, il a tendance à brosser un tableau quelque peu sombre.
« Je milite au sein de groupes écologistes depuis bientôt 44 ans », dit-il à L'Orient-Le Jour. « À l'époque, en 1973, je pensais que nous sauverions l'environnement puis que nous passerions à autre chose. Mais il semble que la situation empire d'année en année. Et maintenant, nous sommes face à une crise qui est de loin la plus grave que nous ayons jamais connue. Des millions de personnes sont déjà mortes des inondations, et ce n'est qu'un des problèmes résultant du changement climatique. J'aurais pensé que je serais à la retraite à cet âge, mais j'ai deux enfants, de 25 et 21 ans, et je suis inquiet de l'avenir que nous leur réservons. »
Il ajoute : « Je crois que l'action environnementale prendra de l'ampleur d'année en année, à mesure que plus de gens seront conscients de ce auquel nous faisons face. Je suis convaincu que les responsables des compagnies pétrolières qui avaient connaissance du changement climatique depuis quarante ou cinquante ans, et qui n'ont rien fait, voire qui ont menti à propos des faits scientifiques, devraient être derrière les barreaux. »
L'énergie solaire ? « C'est un choix qui me paraît évident, étant donné que cette source d'énergie ne contribue pas au réchauffement climatique, souligne Peter Wilcox. Dans un pays comme le Liban, où le soleil brille si souvent et si fort, cette source est parfaite. Quand le public comprendra le problème, et c'est notre travail de le sensibiliser, il voudra opérer ce changement. »


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« La situation environnementale ? Ça va de mal en pis ! »
Avant d'être directrice exécutive de Greenpeace Méditerranée, Zeina el-Hajj a été représentante de Greenpeace au Liban de 1999 à 2003. Elle connaît bien le terrain, donc, notamment le dossier des déchets sur lequel elle a longtemps planché. Que pense-t-elle de ce qui se passe actuellement à ce niveau au Liban ? « C'est la décadence », affirme-t-elle, en réponse à une question. « L'année dernière (NDLR : lors de la crise des déchets), au cours d'un voyage familial, j'ai pleuré au spectacle des ordures dans les rues. »
Et pour cause... « Depuis plus de dix ans, nous avions prévenu que la décharge de Naamé était saturée, et que viendrait un jour où il faudrait la fermer », se souvient-elle. « Et depuis ce temps-là, nous préconisions l'instauration d'un système de tri. La solution ne passe pas par l'ouverture d'une autre décharge, sur la côte ou dans un village quelconque. Il est nécessaire de commencer à traiter le problème des déchets à la source. Voilà pourquoi, dans les communiqués que nous publions sur l'affaire des déchets, nous insistons sur le fait qu'il faut arrêter de se mentir, et entamer les contacts directs avec les municipalités, afin de régler le problème à la base. Ce n'est pas impossible, des villages l'ont déjà fait. Il faut sortir de ce marasme politique et confessionnel, arrêter de se renvoyer la balle et trouver des solutions sérieuses. »
Le tri et le recyclage, rappelle-t-elle, créent des emplois dont la société a urgemment besoin.
Le plan actuel du gouvernement repose sur la création de décharges côtières, qui ont soulevé une polémique du fait de leur potentiel de pollution de la Méditerranée. Greenpeace compte-t-elle soulever ce problème sous cet angle ? « Nous avons publié de nombreux communiqués, et avons rédigé des rapports sur les solutions », répond Zeina el-Hajj. « En tant qu'organisation, nous ne pouvons imposer des solutions, mais nous constatons l'absence de décision politique. Les municipalités et les fédérations ont des moyens pour s'attaquer à cette question, il faut que la gestion des déchets se fasse à leur niveau. »

 

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