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Tristes répliques

À son fils qui lui commandait des ouvrages de Voltaire et de Rousseau à la veille d'un voyage à Paris, M. Lepic fait cette réponse aussi savoureuse que surréaliste : « Mon cher Poil de Carotte, les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite. » Qu'il ait réellement vécu cet épisode ou qu'il l'ait romancé, Jules Renard suggère ainsi, sans doute, que sa vocation d'écrivain est née de la nécessité, mère de l'invention.
Entre autres qualités, les Libanais sont réputés pour être ingénieux et inventifs. Et souvent la nécessité leur a été un puissant moteur. Aujourd'hui, s'ils alignent, par exemple, une belle brochette de grands couturiers et de créateurs en tout genre sur la scène internationale, c'est aussi parce que, durant une certaine période, la guerre a privé le Liban de produits importés et qu'il a fallu les réaliser localement. Longtemps, dans le secret d'une chambre à coucher transformée en atelier de fortune, des hommes et des femmes dont le quotidien était effroyable se sont attelés à couper, à coudre et à broder des robes et des habits de lumière dont l'idée leur venait d'un passé fantasmé où la vie semblait un bal permanent. Bien d'autres vocations artistiques aujourd'hui accomplies ont éclos à partir du vide et du manque, ce qui est le principe même de la création pure et du geste divin. Certes, il y a toujours une inspiration à la base, un emprunt, un hommage à un maître, une « citation ». Nul ne crée à partir de rien et toute œuvre porte en elle une longue généalogie artistique faite d'affinités et de souffles croisés. Toute œuvre digne de ce nom est aussi le fruit d'un long travail sur soi, qui commence par la laborieuse acquisition d'une compétence et s'enrichit de l'accumulation d'informations et d'expériences. Elle en appelle au courage de tourner le dos aux acquis, d'inverser son point de vue, de changer de perspective. La souffrance et les rêves compensatoires engendrés par le chaos ont planté en chacun de nous un ferment, une particularité, un petit grelot secoué par une longue fréquentation des dangers et l'habitude de vivre en milieu instable. Il n'y a qu'à les laisser s'épanouir. Après tout, les artistes sont des gens comme vous et moi, dirait M. Lepic.
Le seul problème, c'est qu'en l'absence de régulation et de protection ferme de la propriété culturelle, la scène artistique libanaise est en train de devenir, par paresse, par facilité, par cupidité parfois, une photocopieuse à l'échelle d'un pays. Couturiers, bijoutiers, architectes, concepteurs d'objets ou de produits informatiques, cinéastes, musiciens, publicitaires et même écrivains en sont victimes. Évidemment, le phénomène existe partout, de toute éternité, et le copiage est la rançon du succès. Comment ne pas penser à la planche culte d'Astérix et Cléopâtre où les marchands de souvenirs de Gizeh proposent une même figurine du Sphinx répliquée à l'infini, et dont ils s'attèlent de concert à casser le nez quand celui-ci fait les frais d'une maladresse d'Obélix. Mais le Liban est petit et l'exiguïté de son marché pénalise les créateurs originaux. Il ne faut pas les réduire au rang de marchands de souvenirs.

À son fils qui lui commandait des ouvrages de Voltaire et de Rousseau à la veille d'un voyage à Paris, M. Lepic fait cette réponse aussi savoureuse que surréaliste : « Mon cher Poil de Carotte, les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite. » Qu'il ait réellement vécu cet épisode ou qu'il l'ait romancé, Jules Renard suggère ainsi, sans doute, que sa vocation d'écrivain est née de la nécessité, mère de l'invention.Entre autres qualités, les Libanais sont réputés pour être ingénieux et inventifs. Et souvent la nécessité leur a été un puissant moteur. Aujourd'hui, s'ils alignent, par exemple, une belle brochette de grands couturiers et de créateurs en tout genre sur la scène internationale, c'est aussi parce...
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