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Moyen Orient et Monde

Marginalisées parce que violées, la difficile réinsertion des ex-esclaves de l’EI

Droits de l’homme

Des centaines de femmes yazidies enlevées par l'État islamique en août 2014 ont depuis recouvré leur liberté, mais pour ces anciennes esclaves sexuelles parfois considérées par leur entourage comme des coupables plutôt que des victimes, la liberté se vit souvent seule.

03/08/2016

Prise au piège dans la maison de son esclavagiste dans des territoires en Syrie contrôlés par le groupe État islamique (EI), Sara*, 25 ans, se cachait pour prier vers le soleil en dépit de sa conversion forcée à l'islam. Aujourd'hui, cette jeune yazidie passe autant de temps que possible à l'extérieur de sa tente pour profiter, en cette fin de journée, des derniers rayons de cette étoile qui est aussi un symbole essentiel de sa religion millénaire. Sara est désormais une femme libre.

Deux ans après le lancement d'une campagne d'éradication de la communauté yazidie lancée par l'EI dans les premières heures du 3 août 2014, Sara vit avec sa mère et sa belle-sœur à Khanke, ville-refuge au nord de l'Irak pour des milliers de yazidis qui ont fui l'assaut des jihadistes sur le mont Sinjar, alors le plus important foyer yazidi au monde.

 

(Pour mémoire : Passeur de yazidis, un business dangereux et lucratif)

 

Mi-juin, une commission d'enquête mandatée par le Conseil des droits de l'homme de l'Onu a conclu que l'EI en Syrie est en train de commettre un « génocide » contre les yazidis qui est toujours « en cours », précisant que « l'EI continue de chercher à détruire les yazidis de multiples façons ». Alors que des milliers ont été tués et que 3 200 seraient toujours prisonniers, environ 2 600 yazidis enlevés ont réussi à s'échapper depuis octobre 2014 jusqu'à ce jour, dont 950 femmes, selon les chiffres fournis par le gouvernement régional du Kurdistan irakien. Mais pour certaines de ces femmes vendues sur un marché comme esclaves sexuelles, la liberté est seulement la première étape de leur réhabilitation.

Capturée par des jihadistes venus de Syrie un dimanche matin, Sara est déportée le même jour à Mossoul, où elle est vendue sur un marché. D'abord « mariée » de force à un Tunisien, elle est ensuite vendue à deux Syriens et envoyée à Raqqa, puis dans la région d'Alep. Au début, Sara ne se lave pas pour éviter les abus sexuels. « L'un (d'entre eux) m'a pointé un pistolet sur la tempe et m'a dit que si je ne prenais pas une douche, il allait me tuer. J'ai eu tellement peur que je me suis douchée », murmure-t-elle. « Ils nous ont forcées, ce n'était pas notre choix », s'empresse-t-elle d'ajouter, comme si elle avait à se justifier.

Elham Ibrahim, une psychologue de vingt-sept ans qui travaille dans une clinique située dans le camp de Khanke, est particulièrement préoccupée par les femmes qui ont été asservies et sexuellement abusées. Non seulement il leur faut surmonter leur traumatisme, mais il leur faut aussi parfois faire face aux yeux accusateurs de leur propre famille, explique-t-elle, dans une région où les victimes de viol sont parfois considérées comme des coupables plutôt que des victimes.

 

(Pour mémoire : « À Mossoul, 700 femmes yazidies ont été vendues sur la place publique à 150 dollars pièce... »)

 

« Ils disent qu'elle a aimé ça »
« Ils disent : "Pourquoi tant de filles n'ont pas été violées, mais toi tu l'as été." Ils accusent toujours la femme. Ils disent que c'est de sa faute, ils disent qu'elle a aimé ça », regrette Elham Ibrahim, avant d'ajouter que, heureusement, « de nombreuses familles l'acceptent et n'ont pas de problème avec ça ».

Optimiste mais réaliste, la psychologue sait qu'il reste du chemin à faire avant qu'une femme yazidie sexuellement abusée puisse se reconstruire. « Sans traitement, elle pourrait très bien essayer de se tuer », prévient-elle, confiant que certaines de ses patientes, se sentant abandonnées, ont déjà tenté de se suicider.

Dans une société où le mariage est la norme et le célibat une aberration, Khairi Bozani, directeur du bureau gouvernemental en charge des yazidis kidnappés, et lui-même membre de cette communauté, a décidé d'aider ces survivantes en organisant une « grande cérémonie » pour marier plusieurs anciennes esclaves à ceux qui voudront bien demander la main de ces femmes qui ne sont plus vierges. « Nous n'avons pas encore établi la liste des femmes », explique M. Bozani, mais « les garçons ont dit qu'ils étaient prêts à les épouser ».

 

(Pour mémoire : « Nos cœurs sont morts » : la vie des Yézidis après l’EI)

 

M. Bozani attend que quinze à vingt prétendants se présentent pour organiser la cérémonie et tous les marier au même moment. « Au début, quand le génocide s'est produit, nous avions peur que les familles n'acceptent pas ces femmes, parce que la communauté yazidie est une communauté fermée, mais elles ont été acceptées », assure-t-il. Depuis qu'il a lancé son projet il y a cinq mois, huit candidats se sont jusqu'à présent manifestés.

Selon le psychologue clinique Wahid Harmz, 71 ans, qui dirige la clinique de Khanke, il ne fait pourtant aucun doute que de nombreuses femmes sont marginalisées en raison de l'agression qu'elles ont subie. Lorsque quelqu'un est abusé sexuellement, explique le docteur, les familles des patients ont souvent autant besoin de thérapie que la victime. « Je dois parler avec les gens de son entourage, comme son père et ses oncles, pour leur dire qu'être abusée physiquement n'était pas son choix. C'est difficile, ils comprennent ce que je dis, mais ne l'acceptent pas toujours », assure le Dr. Harmz, qui a traité au cours de sa carrière des survivantes de plusieurs communautés. « Ils ont besoin de comprendre que le viol n'est pas de la responsabilité de la victime. »

 

*Le nom de Sara a été modifié pour protéger son identité, ainsi que ses proches toujours en captivité.

 

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M.V.

Ben, elles peuvent aussi ..s'engager dans des unités combattantes ...et quand elle choppent un minables de Daech ou autres métastases...elles leurs coupent les bijoux de famille ...

FAKHOURI

"Le vice, c'est le mal qu'on fait sans plaisir."
de Colette

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