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Chats écrasés

Même au cœur de notre guerre civile de 15 ans, les journaux continuaient, parmi les grandes colonnes charbonneuses réservées au compte-rendu des « événements », à publier cette rubrique consacrée aux drames de la vie ordinaire sous le titre « faits divers ». Un fait divers n'est jamais banal. Un vol à l'arraché, un accident de voiture, un chat écrasé, c'est le reste de petites choses qui nous émeuvent encore et parfois nous scandalisent, quand les grands événements, à force d'être grands, nous laissent insensibles, ou plutôt dépassent les capacités de nos sens. Les faits divers sont l'écume de la condition humaine. Ces incidents de la vie quotidienne nous recentrent sur l'individu quand bien même la masse tout entière est en danger. Ils alimentent dans les chaumières les conversations de fin de soirée où l'on partage une pensée douloureuse, un sentiment de compassion, de colère ou de regret, un souhait pour les victimes, avant d'éteindre la lumière. Ils ont une saveur grégaire. Ils permettent à une société de se comporter comme une société.
Mais que vaut le désespoir d'une femme qui se défenestre, d'une « cat lady » qui retrouve son chartreux sans vie au milieu de la chaussée ; que vaut le désarroi d'une voisine qu'un petit délinquant a privée de son sac et de tous ses papiers, manquant au passage lui déboîter l'épaule ; que vaut la chute d'un ouvrier du dernier étage d'un immeuble en construction, la disparition d'un homme âgé atteint d'alzheimer, que vaut tout cela quand des dizaines d'êtres humains sont dépecés par la course d'un camion assassin, ou l'explosion d'une voiture piégée, ou d'un kamikaze, au milieu d'une foule ?
Certains jours, et ils sont nombreux cette année, la dimension de l'horreur est telle qu'elle dépasse tout discours. Et le drame est là aussi, dans cette subite impuissance du verbe. Face à l'impensable : l'inexprimable. Construit pour communiquer, notre langage favorise les euphémismes et les politesses de conversation quand il ne se contente pas d'être froidement factuel. Pour dire l'horreur il n'a qu'un mot, ou presque : « horreur », mais qui ne couvre rien.
« La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie », avait écrit Camus dans Combat, au lendemain du bombardement atomique d'Hiroshima. Que dire de la civilisation digitale qui n'en est encore qu'à ses balbutiements ? Comment chroniquer l'histoire pour les générations à venir avec des mots qui n'existent pas encore et des superlatifs mouillés ? Héritière de la « sauvagerie » de la civilisation mécanique, l'ère informatique ne semble pas avoir de meilleures dispositions. Autant qu'elle favorise l'abolition des frontières et la circulation virale de l'information, elle a pour effet pervers de lâcher les loups solitaires, d'ouvrir la voie à l'endoctrinement anonyme, aux agressions massives et improvisées. La force de cette nébuleuse du crime est qu'elle ne dépend d'aucun État que le monde puisse sanctionner, d'aucun dirigeant qui ne soit remplaçable. En enchaînant impunément les faits spectaculaires, elle contribue à notre déshumanisation, érodant notre sensibilité à force de l'éprouver, nous réduisant au silence par défaut, rompant la transmission des valeurs. Et c'est sans doute le plus douloureux.

Même au cœur de notre guerre civile de 15 ans, les journaux continuaient, parmi les grandes colonnes charbonneuses réservées au compte-rendu des « événements », à publier cette rubrique consacrée aux drames de la vie ordinaire sous le titre « faits divers ». Un fait divers n'est jamais banal. Un vol à l'arraché, un accident de voiture, un chat écrasé, c'est le reste de petites choses qui nous émeuvent encore et parfois nous scandalisent, quand les grands événements, à force d'être grands, nous laissent insensibles, ou plutôt dépassent les capacités de nos sens. Les faits divers sont l'écume de la condition humaine. Ces incidents de la vie quotidienne nous recentrent sur l'individu quand bien même la masse tout entière est en danger. Ils alimentent dans les chaumières les conversations de fin de soirée où...
commentaires (3)

Serions-nous devenus robots a notre insu mais par nos faits ?

Remy Martin

16 h 45, le 21 juillet 2016

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Commentaires (3)

  • Serions-nous devenus robots a notre insu mais par nos faits ?

    Remy Martin

    16 h 45, le 21 juillet 2016

  • L'imposition et la "désignation" de Michel Aoun par la force et le chantage à la tête de l'Etat, vous le classez où ? Dans les "Faits divers" ou dans les "Chiens écrasés" ?

    Annie

    12 h 24, le 21 juillet 2016

  • C'est vrai au fond , où est la frontière entre le fait divers et les faits politiques ? L'informatique a tout chamboulé ...

    FRIK-A-FRAK

    10 h 25, le 21 juillet 2016

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