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Revenir au monde

Depuis 2011, la Syrie n'a pas connu un seul jour de répit. Comme souvent, trop de violence a tué la violence dans ce pays où la compassion elle-même a perdu ses repères. C'est peut-être cela, le plus douloureux. Ce sentiment, malgré l'énormité, la sauvagerie, l'innommable cruauté de ce conflit, d'être devenu invisible. Impuissant, le monde passe son chemin en détournant son regard. La Syrie s'enlise dans l'horreur d'un temps arrêté. Dehors, la vie continue. Mais quel étranger s'aventurerait en Syrie aujourd'hui ?
Tout au long de notre guerre – qui nous semble, avec le recul, tellement plus clémente en comparaison avec la guerre syrienne –, parmi toutes les souffrances d'alors, sans doute l'une des plus cruelles a été la désertion des étrangers : laissés à nous-mêmes, exclus de la marche du monde, nous qui fûmes un jour si fiers d'accompagner le progrès et d'y apporter notre part. Les Trente Glorieuses, ces trente années de prospérité qu'avait connues le monde entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le premier choc pétrolier, nous avaient été clémentes. Tout ce que touchaient les Libanais, en ce temps-là, se transformait en or. Ils avaient le bagout, les langues, un talent incomparable pour le commerce qui est aussi échange, lien, fréquentation. Du jour au lendemain, cette chaîne s'était rompue. Quinze ans durant, on n'entendit plus résonner dans les rues de Beyrouth ces sonorités des villes cosmopolites, américain mâché, allemand haché, parigot pointu, anglais précieux, voire indien, chinois, russe ou japonais. Nous dûmes nous contenter de nos propres histoires, et quinze ans entre soi, à ressasser les mêmes banalités, ça finit par faire long. Le langage, évidé, expiré, cédait naturellement la place à la violence, et les cycles reprenaient, faute d'imagination.
Dans un récit marquant intitulé La Coquille (Actes Sud, 2012), Moustafa Khalifé raconte son calvaire dans les prisons syriennes sous Hafez el-Assad. On y croise un Bédouin arrêté pour avoir accueilli un « espion » étranger et égorgé un mouton en son honneur. Pour se justifier, le Bédouin raconte la platitude de sa vie, et son bonheur d'avoir rencontré cet homme « qui lui apportait le monde ». C'est dire notre propre bonheur aujourd'hui, quand vient l'été et qu'avec lui nous revient le monde. De partout, la saison nous ramène émigrés et voyageurs. Des enfants partis faire leurs études au loin aux couples qui ont construit leur vie dans des pays plus sûrs, aux visiteurs prestigieux venus voir de plus près, qui les ateliers d'un grand couturier, qui une exposition d'art contemporain, sans oublier les artistes que drainent les festivals avec leur nombreux public ni les mariages qui transportent dans le sillage des mariés leurs collègues et amis d'ailleurs.
Et comme nous les aimons, ces effusions désinhibées à la sortie des avions, ces lumières qui s'allument aux fenêtres des hôtels, ces grandes virées aux confins du pays où nous n'allons jamais, mais où sans complexe nous jouons les guides pour nos visiteurs, ces soirées déchaînées, ces déjeuners interminables où enfin nous avons l'impression, en refaisant machinalement le monde, de le refaire vraiment et d'y retrouver notre place.

Depuis 2011, la Syrie n'a pas connu un seul jour de répit. Comme souvent, trop de violence a tué la violence dans ce pays où la compassion elle-même a perdu ses repères. C'est peut-être cela, le plus douloureux. Ce sentiment, malgré l'énormité, la sauvagerie, l'innommable cruauté de ce conflit, d'être devenu invisible. Impuissant, le monde passe son chemin en détournant son regard. La Syrie s'enlise dans l'horreur d'un temps arrêté. Dehors, la vie continue. Mais quel étranger s'aventurerait en Syrie aujourd'hui ?Tout au long de notre guerre – qui nous semble, avec le recul, tellement plus clémente en comparaison avec la guerre syrienne –, parmi toutes les souffrances d'alors, sans doute l'une des plus cruelles a été la désertion des étrangers : laissés à nous-mêmes, exclus de la marche du monde, nous qui...
commentaires (2)

Notre monde d’hier n’existe plus . Beyrouth quinze ans de guerre lui ont effacé son image de capitale du moyen orient .On veut revenir au monde mais nous boitons trop. Ce grand couturier ne travaille plus de plein cœur , les émigrés reviennent par devoir et non par amour .Si seulement dame nostalgie pouvait ressusciter ce beau passé notre peau sera au moins sauvée . Mais ….

Sabbagha Antoine

19 h 24, le 23 juin 2016

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Commentaires (2)

  • Notre monde d’hier n’existe plus . Beyrouth quinze ans de guerre lui ont effacé son image de capitale du moyen orient .On veut revenir au monde mais nous boitons trop. Ce grand couturier ne travaille plus de plein cœur , les émigrés reviennent par devoir et non par amour .Si seulement dame nostalgie pouvait ressusciter ce beau passé notre peau sera au moins sauvée . Mais ….

    Sabbagha Antoine

    19 h 24, le 23 juin 2016

  • "C'est dire notre propre bonheur aujourd'hui, quand nous revient le monde. De partout voyageurs et visiteurs prestigieux venus voir de plus près, qui les ateliers d'un grand couturier, qui une exposition d'art contemporain, sans oublier les artistes que drainent les festivals avec leur nombreux public et amis d'ailleurs. Et comme nous les aimons, ces effusions désinhibées à la sortie des avions, ces lumières qui s'allument aux fenêtres des hôtels, ces soirées déchaînées, ces déjeuners interminables où enfin nous avons l'impression, en refaisant machinalement le monde, de le refaire vraiment et d'y retrouver notre place." ! Touuut à fait "l'ambiance" qui prévaut et qu'on ressent tant, mahééék n'est-ce pas, sitôt se baladant à Nabbattïyéhhh, à Bäälbick-Hîrmil et à Ddâhhïyéééh ! Yâ wâââïyléééh !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    06 h 57, le 23 juin 2016

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