Moyen Orient et Monde

Dans les coulisses du transfert d’armes au Moyen-Orient

Éclairage

L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis figurent parmi les pays les moins transparents du monde en matière d'exportations d'armes légères, selon le programme onusien Small Arms Survey.

18/06/2016

Les pays du Moyen-Orient ont presque doublé leurs importations en armes légères et de petit calibre entre 2012 et 2013, révèle le nouveau rapport du programme de recherche Small Arms Survey, publié la semaine dernière dans le cadre de la grande conférence du programme d'action des Nations unies sur les armes légères à New York.
Selon le programme Small Arms Survey, dont le siège est situé à Genève, le transfert d'armes légères et de petit calibre vers le Moyen-Orient est passé en un an de 342 millions à 630 millions de dollars, marquant une augmentation de 84 %. Les Émirats arabes unis (EAU) et l'Arabie saoudite se sont hissés au quatrième et cinquième rang mondial, en passant respectivement de 71 à 168 millions de dollars et de 53 à 161 millions dollars, suivant les États-Unis, le Canada et l'Allemagne. Qatar se démarque avec une hausse considérable de ses importations, passant de 2 millions à 16 millions de dollars. L'Égypte, Israël, la Jordanie, l'Irak, le Koweït, le Liban et Oman ont, eux, dépensé plus 10 millions de dollars chacun.
Si ces données datent d'il y a plus de deux ans, c'est parce qu'elles sont particulièrement difficiles à rassembler. Bien que certaines soient publiées dans des rapports nationaux annuels, d'autres ne peuvent être accédées qu'après une période de temps considérable.

 

(Lire aussi : Comment les conflits du Moyen-Orient ont dopé l'armement bulgare)

 

Conflits alimentés
Le quasi-dédoublement des livraisons d'armes légères au Proche-Orient soulève des questions sérieuses, souligne Eric Berman, directeur de l'organisation. « Est-ce que les États (exportateurs) étudient adéquatement les risque d'éventuelles dérives, de déstabilisation et de violations des droits humains avant d'exporter leurs armes ? » s'interroge-t-il. D'après Nicolas Florquin, chercheur senior au Small Arms Survey, interrogé par L'Orient-Le Jour, l'explosion des exportations vers deux pays du Golfe est vraisemblablement liée à l'intensification des conflits en Syrie, en Irak, en Libye et au Yémen. « Il semble que l'instabilité alimente une croissance des importations parmi tous les pays de la région. On a constaté que certains de ces pays soutiennent des acteurs dans des zones de conflit, comme par exemple en Libye », précise-t-il.
En s'appuyant sur des preuves documentaires fournies par des experts, des journalistes et des organisations sur place, les chercheurs du Small Arms Survey ont en effet constaté que de grandes quantités d'armes destinées à des pays du Moyen-Orient finissent souvent par se retrouver entre les mains d'entités tierces opérant dans des zones de conflits. Dans un de ses rapports publié il y a deux ans, l'organisation dénonce la présence illicite de munitions pakistanaises et suisses vers des groupes de rebelles en Libye tandis qu'elles étaient initialement destinées au Qatar. Malgré les témoignages des rebelles locaux, les autorités de Doha ont démenti tout transfert d'équipement militaire vers la Libye. De la même manière, des grenades de fabrication suisse ont été retrouvées sur le champ de bataille syrien en 2012 après avoir été fournies aux Émirats arabes unis en 2003. Pourtant, le gouvernement d'Abou Dhabi s'était engagé à ne pas les transférer sans autorisation.
Les utilisateurs finaux de ces armes sont souvent des entités hybrides, explique Nicolas Florquin qui considère qu'en 2014 de plus en plus d'armes légères exportées vers des pays de la région se sont retrouvées entre les mains de groupes armés non étatiques. Il souligne pourtant qu'il est particulièrement difficile de quantifier de telles évolutions puisque la récupération d'informations relatives dépend principalement de la bonne volonté des parties prenantes. Les pays du Golfe se caractérisent d'ailleurs par une grande opacité quant à la divulgation d'informations pouvant nuire à la sécurité nationale. Selon le rapport du Small Arms Survey, les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite figurent parmi les pays les moins transparents du monde en matière d'exportations d'armes légères, de même que l'Iran et de la Corée du Nord, avec 0 points sur 25.

 

(Pour mémoire : Les ventes d'armes britanniques à l'Arabie saoudite en accusation)

 

Prise de risque
Si les transferts d'armes légères vers des zones de conflit se font souvent derrière le dos des parties prenantes, ils peuvent aussi être le résultat de décisions bien conscientes. C'est ainsi qu'en 2014, la coalition internationale menée par les États-Unis en Syrie a pris la décision risquée d'envoyer de grandes caisses de munitions vers les forces kurdes combattant l'État Islamique à Kobané. Les armes, qui furent parachutés par des avions de la coalition, ont été finalement saisies par l'EI qui n'a d'ailleurs pas tardé à vanter son exploit sur YouTube.
En prenant la décision de transférer des armes vers des zones de conflit ou vers des pays les alimentant, les exportateurs assument donc non seulement le risque que ces armes soient redirigées sans autorisation vers des groupes tiers, mais aussi celui de l'abus ou du détournement de ces armes par des forces d'opposition. Or les exportateurs continuent à conclure des contrats d'armements avec ces pays, en niant souvent leur part de responsabilité dans l'intensification des conflits voisins. « Il me semble qu'aujourd'hui les États exportateurs prennent des décisions plus risquées qu'auparavant », affirme Paul Holtom, ancien chercheur à l'Institut International de recherche pour la paix de Stockholm et directeur adjoint du Centre de l'Université de Coventry pour la consolidation de la paix et les relations sociales, également interrogé par L'OLJ. « Malgré les initiatives qui ont été prises pour réglementer les transferts d'armes vers des zones de conflit, plusieurs gouvernements européens décident désormais d'envoyer des munitions au lieu d'agir en tant que médiateurs pour rétablir la paix. Ils considèrent cette option beaucoup plus rapide et la déguisent comme solution locale », ajoute-t-il. Il prend comme exemple celui de l'Allemagne qui « au cours des deux dernières années fait preuve de beaucoup moins de retenue quant à la fourniture d'armes vers des pays où elle aurait refusé auparavant d'exporter, tels que l'Arabie saoudite ou les combattants kurdes ». D'après Paul Holtom, bien que ces décisions risquées soient souvent prises pour faire face à des menaces imminentes à la sécurité, « la prise de risque est d'autant plus fréquente que des intérêts financiers et politiques entrent en jeu ». Il considère d'ailleurs que l'austérité vécue aujourd'hui par plusieurs pays exportateurs les incite à opérer des transferts qu'ils n'auraient pas effectués il y a quelques années.

Courtiers dans le collimateur
Ces transferts d'armes vers les pays du Moyen-Orient ne pourraient pas se faire sans l'aide précieuse des courtiers en armements. Étant bien souvent négligés, ils jouent pourtant un rôle majeur en tant que facilitateurs dans le commerce d'armes légères. Ils se définissent principalement par leurs activités, que ce soit le transport, l'expédition de fret, les services financiers et d'assurance, ou encore les services techniques et logistiques liés au transfert d'armes. Alors qu'ils opèrent souvent dans un cadre légal, les courtiers peuvent agir dans l'illégalité en grande partie grâce à l'absence, la faiblesse ou les disparités entre les législations, le contrôle laxiste des stocks d'armes gouvernementaux, le manque de contrôle des agents de transport ainsi que l'inadéquation des contrôles frontaliers et douaniers.
L'absence de coopération intra et interétatique parmi les pays du Moyen-Orient rend d'ailleurs difficile la poursuite et la condamnation des activités de courtage extraterritoriales. Bien que de plus en plus de pays requièrent aujourd'hui des licences de courtage, il y a un manque de consensus en ce qui concerne la définition des activités qui requièrent une licence de courtage et sur les critères réglementant leur octroi. Cela permet aux courtiers d'effectuer des transactions illégales au départ d'un pays étranger où les normes sur les transferts sont faibles ou inexistantes.
Plusieurs efforts ont été faits au cours de ces dernières années pour apprivoiser l'industrie du transfert d'armes, souligne Nicolas Florquin. Un des acquis majeurs récents a été l'entrée en vigueur du Traité sur le commerce des armes, en décembre 2014, qui exige entre autres que les États concernés évaluent les risques que les armes transférées puissent être utilisées pour commettre des violations du droit international humanitaire et des crimes de guerre. Plus récemment encore, le Parlement européen a voté une résolution en février 2016 réclamant un embargo sur les livraisons d'armes à l'Arabie saoudite. Pourtant, comme en témoignent les évolutions mises en avant par le programme Small Arms Survey, ces efforts semblent encore loin d'être capables de briser le cycle sans fin des conflits armés dans la région.

 

Pour mémoire

Riyad est désormais le plus gros acheteur d'armes au monde

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Au bas mot, parmi ces courtiers, il y en a au moins 20% de salopards "libanais"(h).

M.V.

2 gros poids ...2 petites mesures ...dans la balance faussée de la bien pensance occidentale ...! pendant que toute la press occidentale, réclame la limitation de la vente d'armes aux USA .... les pays du moyen orient accélèrent les leurs ...! et là .... les protestations moralisatrices d'usage ... sont vaguement , très vaguement inaudibles ... !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QUI SONT CEUX QUI ALIMENTENT EN ARMES LES DEUX FACES DE LA MEME MONNAIE ? CEUX-LA SONT LES RESPONSABLES DE TOUT CE QUI SE PASSE DANS LA REGION ... AU GRAND ET SEUL PROFIT D,ISRAEL QUE TOUS LES BELLIGERANTS PRETENDENT COMBATTRE...

NAUFAL SORAYA

Et qui dit que les pays exportateurs ne sont pas d'accord pour que les armes qu'ils produisent et vendent aillent à ces groupes "opaques", qui servent bien souvent leurs intérêts...???

De toutes façons, depuis le temps que ces pays dirigent le monde et l'envoient au diable, ils auraient dû apprendre leur lecon... Or, non, ils continuent à consacrer des budgets affolants à produire des armes de plus en plus sophisitiquées et à faire des pieds et des mains pour les vendre à leurs alliés au MO ou ailleurs... Tout en jouant aux scandalisés parce que, soi-disant, les armes ont été déviées de leur destination initiale...

On ne peut pas jouer indéfiniment au feu et s'étonner (en apparence) qu'il prenne...

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