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Culture - Exposition

Godot dans les sables mouvants syriens...

Loin de toute notion de plaire ou déplaire, Houmam al-Sayed et ses pinceaux à la pointe tranchante expose à la galerie Agial.

Si ce loubard à la ceinture serrée et au bouton qui saute en l’air flotte comme un ballon de baudruche sur une ville, c’est qu’il est ce «  barmil  », ce tonneau d’explosifs qu’on a jeté sur les villes…

C'est à croire que la révolution picturale syrienne se passe à Beyrouth tant les peintres du Bilad el-Cham se bousculent aux portillons et cimaises de nos galeries. Le dernier événement en date est celui de Houmam al-Sayed à la galerie Agial. Avec des pinceaux à la pointe tranchante et une vision caricaturale caustique. Le tout enrobé d'un humour corrosif mêlé d'un cynisme loin de tout angélisme.
Quatrième réserviste à l'armée syrienne, l'artiste a voulu s'engouffrer dans la masse des migrants en Allemagne pour continuer à peindre ! Ne voulant pas du statut de réfugié et visant celui de simple citoyen germanique, il retourne bredouille, non résigné mais toujours bouillonnant, vers cet Orient embrasé où il est né. Plus précisément à Meysaf en 1981.

Jeté par son exceptionnel coup de crayon et son esprit incisif dans l'arène des expos à dix-sept ans, aujourd'hui, à trente-cinq ans, fort de son diplôme en sculpture, avec ce sens créatif touche-à-tout talentueux, il s'est installé à Beyrouth, ville de toutes les libertés et contradictions.
Pour peindre, s'exprimer, jeter sa colère, dénoncer les dérives de la vie et des systèmes établis. Un artiste qui refait le monde par images interposées et sculptures aux volumes massifs et soignés. En scannant et transcendant une réalité qu'il critique avec virulence et à raison. Toutes les guerres sont absurdes (lui dirait sans doute « futiles », comme il a nommé sa présente expo) et vaines. Et nul n'a jamais éludé cet état des choses, depuis la nuit des temps, depuis que Caïn a tué Abel...

Comme une grenouille piégée sur un nénuphar
Aux murs, quatre toiles gigantesques à l'acrylique (2,20 m x 2,80 m) et huit grands dessins à l'encre
(1 m x 1,20 m). Sur les socles, trois sculptures en bronze et des statuettes en terre cuite... Diverses expressions canalisées dans les affluents de l'art pour dire tout ce qui reste sur le cœur et en travers de la gorge de l'artiste. Pour son exil, ses déboires, ses attentes d'un avenir brusquement confisqué, sur une vie qu'il a sur les bras et dont il ne sait que faire, sur une humanité prise en otage dans l'orage de l'imbroglio socio-politique, comme une grenouille piégée sur un nénuphar...

Avant de s'entretenir de malice, de facétie ou de pied de nez, cette peinture est tout d'abord labeur, tant les détails minutieux abondent dans ces coups de crayon patients, méthodiques, systématiques, nerveux. On songerait parfois à la précision hallucinante d'un Assadour dans sa rage et son empressement à la tâche.
Son personnage fantoche et fétiche, une sorte de bouffon populaire : un loulou de quartier, entre nabot, clown et petit monstre aux yeux dissymétriques, avec béret sur une tête plus grosse que le corps et des babouches aux pieds. Pieds nus où l'orteil pointe en cyclope des lanières en plastique des sandales empoussiérées des démunis.

Si ce loubard à la ceinture serrée et au bouton qui saute en l'air flotte comme un ballon de baudruche sur une ville, c'est qu'il est ce Barmil (titre de la toile), ce tonneau d'explosifs qu'on a jeté sur les villes... S'il est debout en pose grandiloquente avec un chat rayé de gris, c'est qu'il imite saint Georges terrassant le dragon. Et en l'occurrence, le dragon, c'est ce petit félin, compagnon domestique des humbles vivants...
Fabuleux détails dans cette peinture qui fait allusion sans ambages à toutes les horreurs et anarchies environnantes. De Daech et sa noirceur comportementale aux tortures quotidiennes infligées aux civils hagards entre toutes ces folies qui les menottent et les dépassent, en passant par les angoisses de l'incertitude la plus traumatisante...

Sujets graves, banalisés, bâillonnés
Un capitaine à la barbe blanche avec un gouvernail borgne : signe qu'il n'arrivera (ainsi que ses passagers) jamais à destination, le sphinx aux ailes impressionnantes envahies par des chars d'assaut pour lui rogner la cervelle, l'amour interdit mais on en rêve toujours par ce baiser parfaitement « chagallien » où un couple échange sa tendresse à travers des lèvres scellées... Autant de sujets graves, banalisés, bâillonnés.
Le chien supposé protéger son maître sombre dans le sommeil et se transforme en toutou inoffensif. Les rôles sont renversés : quand les cerbères, les responsables se tirent, qui protège quoi ?

Dans cette frêle embarcation sur une mer de caillasse, l'homme au béret est tel une sardine dans une boîte étriquée. En attendant Godot c'est sûr. Avec cette même expression de suprême incompréhension et misère humaine.
Trapues, « botériennes » dans leur opulence de chair – sans toutefois cette grâce rigolarde de l'artiste colombien – sont les sculptures en bronze du petit bonhomme chaussé toujours de sa tatane. Mais ici au nez en éteignoir de cierge et aux oreilles décollées comme un E.T. échappé des sables de Deir el-Zor ou al-Hamad.
Regard leste comme un rire sardonique. Sans doute expression ironique et création parodique pour Houssam al-Sayed, ses concitoyens et les spectateurs du monde. Il y a chez lui une cohérence, une colère sourde, un courage qui font du bien. On ne sait pas toutefois si on doit en rire ou en pleurer. Mais le témoignage est là. « Beckettien », touchant, évident. Avec en arrière-fond, pour cette condition humaine qui manque de douceur de vivre comme on manquerait de sucre, loin de toute notion de plaire ou de déplaire, en une incroyable finesse, un énorme travail d'artiste, à ne pas en douter.

* L'exposition « Futile » de Houmam al-Sayed (peintures, dessins et sculptures) à la galerie Agial se prolongera jusqu'au 15 juillet.

 

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C'est à croire que la révolution picturale syrienne se passe à Beyrouth tant les peintres du Bilad el-Cham se bousculent aux portillons et cimaises de nos galeries. Le dernier événement en date est celui de Houmam al-Sayed à la galerie Agial. Avec des pinceaux à la pointe tranchante et une vision caricaturale caustique. Le tout enrobé d'un humour corrosif mêlé d'un cynisme loin de tout angélisme.Quatrième réserviste à l'armée syrienne, l'artiste a voulu s'engouffrer dans la masse des migrants en Allemagne pour continuer à peindre ! Ne voulant pas du statut de réfugié et visant celui de simple citoyen germanique, il retourne bredouille, non résigné mais toujours bouillonnant, vers cet Orient embrasé où il est né. Plus précisément à Meysaf en 1981.
Jeté par son exceptionnel coup de crayon et son esprit incisif...
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POLLUTION VISUEL

Gebran Eid

11 h 05, le 13 juin 2016

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Commentaires (1)

  • POLLUTION VISUEL

    Gebran Eid

    11 h 05, le 13 juin 2016

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