En libanais, le mot « événement », surtout au pluriel, a longtemps eu une connotation tragique. Pour toute la génération de la guerre, « les événements » c'était justement le mot élégant – dont on ne soupçonnait même pas l'élégance – pour désigner la guerre. « Événements » couvrait donc l'état honteux dans lequel nous nous trouvions, brutalement privés de tout ce qui faisait la fierté du Liban, sa modernité, ses services, son niveau de civilisation. Tout cela était advenu à un rythme accéléré dès le lendemain de l'indépendance. L'ouverture et l'instruction d'une bonne tranche de la population s'y prêtaient. La prospérité avançait jusqu'aux confins des campagnes, au rythme des réseaux électriques et routiers. Du jour au lendemain, tout cela s'était effacé. Finis la vie de palaces et de plages, les embouteillages, indicateurs des périodes fastes sur les artères illuminées, les concerts, les bars, les music-halls, les vernissages, les touristes qui nous connectaient au reste du monde. La confiance en l'avenir. Quelques années joyeuses avaient persuadé les Libanais qu'ils étaient les enfants chéris du soleil et des grands soirs. Même terrés dans les abris, ils s'obstinaient à croire que tout cela n'était qu'un mauvais rêve, un « round » (c'était le mot) et qui passerait. Dehors, tout changeait, mais au fond de soi, chacun se sentait encore le même. Dehors, tout n'était qu'« événements ».
Sortis de ce long tunnel, réapprenant à vivre comme des bébés à marcher, incertains, trébuchants, maladroits, nous agrippant à la moindre perche, nous n'avions pas d'autre référence que cet avant doré, clinquant comme une fausse médaille. Repartir de zéro, c'était partir de là, et tout compte fait ce n'était pas si mal. Apparurent alors les premiers « event planners » spécialisés, tiens, en création d'événements sur mesure. Rien à voir avec les animateurs foireux qui avaient meublé notre ennui à coup de bombes, quinze ans durant. L'événement revenait dans nos vies par la porte festive, feux d'artifice, champagne, tequila, ripailles et musique techno, transformation d'usines, de hangars et de lieux pourris en palais d'un soir dans des débauches de fleurs et de lumières. L'événement n'était plus ce fait marquant qui bouleversait la monotonie des jours. C'était désormais la monotonie même, un état permanent, sans surprise et finalement sans joie.
D'événements en événements, la fête, comme avant elle la guerre, maintient sur nous une emprise hystérique. Les effets spéciaux, à force de répétition, n'ont plus d'effet ni plus rien de spécial. Plus tard, en nous penchant sur nos étranges souvenirs, pourrons-nous dire que nous fûmes heureux ? De tout cela ne resteront sans doute que les souvenirs lumineux de belles rencontres et de quelques émotions vraies, vécues en contrebande hors du vortex dont nous aurons été prisonniers, confondant étourdissement et plénitude.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
Derrière ce mot, des siècles de culture ottomane. Quand les Arméniens parlent de génocide, les Turcs parlent d’événements (au pluriel, bien sûr). Quand les libanais parlent de la guerre, par fatalisme, phénomène naturel comme les inondations, ils parlent en effet d’événements, sans aucun doute pour minimiser ou pour mal exorciser…
19 h 37, le 02 juin 2016